Médias, stéréotypes et discrimination

Par Pierre-Olivier Dupuy & Pascal Marchand
(Laboratoire d’Etudes et Recherches Appliquées en Sciences Sociales
IUT Information & Communication, Toulouse 3 – Paul Sabatier)

De nombreuses études montrent que les médias ne traitent pas de la même façon les différents groupes sociaux. Les minorités ethniques, mais également les femmes, les personnes âgées ou les handicapés, sont sous-représentés et tiennent le plus souvent des seconds rôles ou des rôles non-sérieux. En même temps que des faits, le discours médiatique véhicule ainsi des opinions implicites qui nous permettent de nous représenter les différents groupes et les différents acteurs de notre société.

La place et la représentation des femmes

Jouons sur l’ambiguïté pour dire que l’image de la femme est soumise à la télévision. Dans les séries télévisées, les séquences d’interaction entre hommes et femmes ont été analysées : dans les conversations mixtes, l’homme tentait de dominer la femme dans 68% de ses interventions, tandis que la femme ne tentait de prendre le contrôle que dans 45% de ses interventions. Par ailleurs, les conversations entre femmes se déroulaient plutôt dans un contexte familial, les conversations hommes-femmes plutôt dans un contexte romantique et les conversations entre hommes dans un contexte professionnel. Les analyses de George Gerbner et de ses collaborateurs montraient également que les femmes étaient réduites à des rôles domestiques « traditionnels », exclues du monde du travail, davantage montrées comme parent que les hommes, moins capables de réussir à la fois une carrière professionnelle et une vie familiale. Le message implicite semblait être : « Le foyer est la place la plus appropriée et la plus sûre pour une femme ». On retrouve également des traces de cette « domination masculine » dans la publicité : on a observé, dans les années 1970-1980, que les hommes étaient systématiquement mis en scène comme ayant des raisons d’acheter le produit, alors que les femmes ne développaient aucun argument et ne défendaient pas le produit. La représentation des femmes à la télévision les cantonne donc à des secteurs d’activités et des rôles restreints et stéréotypés.

Quant à l’impact sur les téléspectateurs, les études montrent que, sur une « échelle de sexisme », les téléspectateurs les plus assidus révèlent des scores supérieurs aux téléspectateurs occasionnels. Les enfants qui regardent le plus la télévision développent davantage de stéréotypes sexuels traditionnels tant à propos des activités (faire la cuisine ou faire du sport) que sur des qualités personnelles (cordialité ou indépendance). La télévision peut ainsi cultiver des conceptions telles que : « les femmes sont plus heureuses à la maison en élevant leurs enfants » ou « les hommes naissent avec plus d’ambition que les femmes ».

Les personnes âgées

Le sexisme n’est pas le seul exemple de message latent des représentations médiatiques. George Gerbner et ses collaborateurs ont observé que les personnes âgées de plus de 65 ans, qui constituaient la partie en forte croissance de la population américaine, étaient sous-représentées dans les téléfilms. En France, la proportion de personnes de plus de soixante ans est passée de 17% à près de 21% en vingt ans avec une augmentation de l’espérance de vie de près de cinq ans. A-t- on, dans nos films et téléfilms, journaux, divertissements et talk-shows une telle représentation ? Leur absence à la télévision conduit à sous-estimer le poids réel de ces groupes dans la population et provoque une sorte « d’invisibilité sociale » de ces individus. De plus, au-delà de la simple sous-estimation du nombre d’individus minoritaires, ceux-ci font l’objet de stéréotypes qui reposent sur des représentations partielles et erronées. Ainsi, les téléspectateurs assidus avaient tendance à estimer que les personnes âgées étaient une « espèce en voie de disparition », qu’elles étaient moins nombreuses que les personnes de vingt ans, qu’elles étaient en mauvaise santé et que, de toute façon, on ne vivait pas souvent aussi vieux que ça ! On ne fera qu’évoquer ici la tendance de la publicité à dévaloriser la vieillesse en vantant des produits contre les rides, que l’on présente comme une véritable calamité contre laquelle on peut – et il faut – lutter. Avoir une peau jeune, c’est avoir une peau non seulement belle, mais surtout saine, autrement dit une peau « normale ». Le vieillissement devient anormal et les personnes âgées sont différenciées de nous-mêmes, « alterifiées » en quelque sorte : je n’ai rien à voir avec ces gens-là, et je ne veux surtout pas penser que c’est moi en devenir. Ainsi s’exprime, notamment, l’équation « vieux = malade » que l’on observe chez les jeunes téléspectateurs. N’est-ce pas la médecine et l’industrie pharmaceutique qui soignent, non seulement les effets pathologiques, mais également les effets normaux de l’âge ?

Les groupes ethniques

Dans une étude menée en 1977-78 sur 126 heures de programmes en prime- time (drames, comédies, publicités) et sur les trois chaînes américaines principales, on chronométrait le temps d’apparition de personnages humains, de personnages noirs, d’apparition simultanée de personnages noirs et blancs et d’interaction entre eux. De plus, la teneur de ces scènes était évaluée par plusieurs spécialistes indépendants selon des formulaires précis. Passons sur la représentativité quasi- exclusive des blancs (86 à 99,5% selon les programmes) et sur l’extrême rareté des scènes d’interaction entre blancs et noirs (1,5 à 3,6%) pour nous intéresser à l’analyse qualitative de ces dernières. On trouve que 70% des scènes d’interaction entre personnages blancs et noirs dépeignent des situations institutionnelles dans lesquelles les noirs ont une position d’autorité ou d’expertise, et que les scènes dans lesquelles ils ont un statut inférieur sont très rares. On note cependant que seulement 13% de ces scènes d’interactions interethniques ont pu être caractérisées par les spécialistes comme reflétant des relations amicales ou de respect mutuel entre blancs et noirs. Enfin, les auteurs ont comparé les interactions entre personnages noirs et blancs avec les interactions entre personnages blancs uniquement. Les interactions blancs-noirs étaient évaluées comme reflétant davantage de buts communs et de coopération, mais moins d’intimité, de diversité ou de partage de décision que les interactions entre personnages blancs. Seulement 10% des interactions blancs-noirs faisaient penser que des relations pouvaient avoir lieu entre les personnages hors du travail, contre 47% des interactions entre blancs. En conclusion, la TV développait un message selon lequel les blancs et les noirs pouvaient travailler ensemble, que les noirs pouvaient occuper des statuts professionnels supérieurs aux blancs, mais qu’ils ne pouvaient pas s’engager dans des relations volontaires, personnelles et romantiques comme les blancs entre eux.

Qu’est-ce que cela provoque chez les téléspectateurs ? Lorsqu’on comparait des sujets noirs, les téléspectateurs assidus (plus de quatre heures par jours) affirmaient davantage que les moins assidus (moins de deux heures par jour) que les noirs étaient bien intégrés, que noirs et blancs étaient semblables et se fréquentaient, et ils surestimaient davantage le nombre de noirs de classe moyenne. Des étudiants blancs assidus à la télévision tendaient, eux, à surestimer, par rapport à ce que révélait un recensement, le niveau de revenu, la classe sociale et le niveau d’études des noirs. On note également que ceux qui regardaient souvent le journal télévisé pensaient davantage que les noirs étaient plus mauvais que les blancs. Il faut bien avouer que nous faisons plus attention à un événement lorsqu’il implique des individus différents de nous et nous sommes davantage enclins à expliquer cet événement en fonction de cette différence. Mais on montre aussi que les « schémas mentaux » que nous avons pour notre propre groupe (nous, les blancs dans notre diversité) sont plus élaborés et complexes que ceux que nous avons pour l’autre groupe, ou le groupe des autres (eux, les Asiatiques qui se ressemblent tous). On peut donc avoir un effet de stéréotype à propos d’un acte positif ou d’un acte négatif. A trop reconnaître de qualités positives et valorisées à l’Autre, on le fait sortir de la normalité des jugements que l’on s’applique à nous-même, et on renforce ainsi les distances sociales. Lorsqu’on loue les mérites de la réussite d’une économie asiatique plus qu’on ne le ferait pour la nôtre (on évoque rarement notre nationalité à propos de la réussite d’une entreprise), on établit une corrélation illusoire entre l’Asie et la réussite économique qui favorise la construction d’un stéréotype : les Asiatiques réussissent économiquement. Il ne faudrait donc pas en conclure trop vite qu’il suffit de mettre en scène et valoriser à l’excès des personnages représentant des minorités pour que les spectateurs deviennent plus favorables à leur égard.

La délinquance et la criminalité

Alors que les médias sont les principaux vecteurs d’informations concernant la criminalité, l’utilisation de stéréotypes discriminants répond à une logique d’info-spectacle et plus concrètement à une événementialisation du monde qui permet de rythmer le journal télévisé en enchaînant diverses histoires, mais également d’éviter les explications trop complexes et non consensuelles, au risque de lui donner une image déformée de la réalité et d’alimenter des angoisses sécuritaires (Cf. la théorie de l’incubation – et, pour un résumé, Dupuy, 2004).

Les nombreuses études concernant le traitement médiatique de la criminalité montrent régulièrement l’utilisation de biais, souvent raciaux et discriminant, à travers l’emploi régulier de stéréotypes et a priori largement diffusés dans la société. Les premières victimes de ces discours sont les minorités raciales. Gerbner montre clairement cette distance entre la réalité sociale et la réalité cathodique (qui ne représente pas la première). Les statistiques indiquent que, dans la grande majorité des agressions, l’agresseur et la victime se connaissent, que ce soit en France ou aux Etats-Unis. A contrario de ces données policières, la télévision présente une image de la criminalité « qui consiste essentiellement en homicides et agressions par des inconnus » (Gerbner, 1993), notamment une violence interethnique où les hommes « noirs » ont tendance à tuer les hommes « blancs ». La télégénie – prédilection pour le spectaculaire selon le terme de Noël Nel – amène les journalistes à surexposer et à privilégier des crimes pourtant statistiquement minoritaires : les homicides, les agressions commises par plusieurs individus, celles commises par des inconnus ou par des femmes (ou envers des femmes). Ce biais racial peut être analysé en terme de catégorisation criminelle de la race, d’une part, et de catégorisation raciale de la criminalité, d’autre part. La première consiste à étudier le rôle (positif vs négatif) des individus montrés à l’écran et la seconde à étudier la présentation médiatique des criminels. Ainsi, cette stéréotypie journalistique véhicule l’image d’une criminalité due aux minorités, montrées comme plus menaçantes et tenant plus souvent le rôle de criminels que de victimes de ces crimes.

Ce traitement déformateur et quotidien peut conduire à des dérapages que Ted Chiricos (2002) appelle « canulars raciaux ». On pensera, en France, au traitement politico-médiatique de « l’agression du RER B » (juillet 2004) ou à l’affaire Bègue, ce « père de famille » tué par les racketteurs de son fils, qui avait soulevé une vive émotion lors de la campagne présidentielle, et qui s’est avérée, après les résultats de l’enquête policière trois mois plus tard, être moins manichéenne et stéréotypée qu’elle n’était apparue à l’époque et à l’écran. Le stéréotype d’agresseurs maghrébins en bande est devenu si évident que des procès médiatiques se déclenchent avant l’heure. Boyer et Lochard (1998) montrent comment l’imaginaire collectif et le discours médiatique ont stigmatisé la banlieue et ses populations, à partir de simple faits divers (agressions, voitures brûlées). Le visage donné à la « crise des banlieues » est celui des jeunes d’origine maghrébine : il n’y a même plus besoin de « parler de race, car parler de crime c’est parler de race » (Barlow, 1998).

Le poids des mots

Les mots et leur usage véhiculent bien davantage qu’une information : ils participent de la formation d’une opinion. On peut penser qu’un accident de la circulation ayant tué et blessé des adolescents en région toulousaine n’a pas été traité psychologiquement de la même façon lorsque, dans un premier temps, on parlait d’un « chauffard » ou, ensuite, d’un « conducteur épileptique ». Augoustinos et Quinn (2003) ont ainsi remarqué que les médias et le gouvernement australiens qualifiaient le plus fréquemment d’immigrés clandestins les arrivées non autorisées de demandeurs d’asile en provenance d’Irak ou d’Afghanistan. Or, les évaluations et les attitudes témoignaient de moins de sympathie lorsque les membres du groupe étaient qualifiés d’immigrants clandestins plutôt que de demandeurs d’asile. De même, le fait de qualifier de « résistants armés » ou de « terroristes » l’un des protagonistes d’un conflit (imaginaire) conduit à la formation d’une attitude favorable ou défavorable à son égard (Mange, 2004). Dans son rapport à l’UNESCO, Gerbner reconnaît que « alors qu’un acte de violence ou de terrorisme peut être défini de façon relativement objective, le fait de désigner au public un individu (ou un personnage fictif) comme étant un violent ou un terroriste (et non un justicier ou un combattant de la liberté) a souvent une connotation politique qui en dit beaucoup plus long sur ceux qui s’expriment que sur l’activité elle-même. Le choix de ces étiquettes par les organes d’information reflète, et peut influencer sensiblement, les politiques de ces mêmes institutions » (p.9).

L’étiquetage médiatique touche de plus en plus la délinquance juvénile commise par des individus dits médiatiquement de plus en plus « jeunes » et de plus en plus « violents ». Les journalistes à force de qualificatifs et de nouveautés discursives stigmatisent et déshumanisent les jeunes délinquants et/ou minorités raciales à travers des termes tels que « sauvage », « violence gratuite » ou « tournante ». Ces qualificatifs discriminent puisqu’ils sont employés de manière abusive dans des faits divers de nature pourtant différente ou bien utilisés dans l’oubli de leur historicité (Mucchielli, 2005).

Au-delà de telles étiquettes, les effets discriminatoires peuvent se cacher sous des formes grammaticales beaucoup moins visibles. La syntaxe des titres de presse peut également utiliser la forme active ou passive pour augmenter ou diminuer la responsabilité des acteurs pour des actions négatives. Ainsi, ayant vérifié que nous acceptons plus facilement la violence lorsqu’elle est décrite à la voie passive, on a également observé que les médias utilisent davantage la forme passive pour décrire la violence envers les femmes par comparaison à d’autres actes de violence. Les sujets masculins, en particulier, attribuaient alors moins de souffrance à la victime et moins de responsabilité à l’agresseur. De même, lorsque van Dijk (1991) a analysé 1500 titres de la presse hollandaise à propos de problèmes ethniques il n’a trouvé aucun titre positif impliquant les minorités en tant qu’agents actifs et responsables, alors que c’était la norme à propos du groupe national majoritaire. Récemment, une analyse du contexte des mots « majorité » et « minorité » dans les titres de la presse anglaise pendant cinq ans a montré que les majorités étaient associées à des adjectifs politiques et consensuels et des questions de politique, tandis que les minorités étaient associées à des adjectifs ethniques et évaluatifs et des questions de société.

L’analyse de journaux et reportages télévisés italiens (Maass, Corvino & Arcuri, 1994) a permis de montrer que l’utilisation de verbes abstraits ou concrets contribuait au maintien des stéréotypes : les journalistes de la presse généraliste manifestaient une motivation inconsciente à protéger leur propre groupe en adoptant un langage :
– plus concret (un « cas particulier ») lorsqu’ils décrivaient un but marqué par l’équipe adverse de football et plus abstrait (une « généralité ») lorsqu’il s’agissait de leur propre équipe ;
– plus concret lorsqu’ils condamnent une agression antisémite sur un terrain de basket-ball, alors que leurs collègues juifs ont tendance à le faire avec des termes plus abstraits ;
– plus abstrait lorsqu’ils décrivent négativement l’ennemi durant la première guerre du golfe, alors qu’une telle tendance ne s’observe pas à propos des alliés. L’ensemble de ces résultats, issus de la psychologie sociale des médias, montre encore une fois que la connaissance des choses et sa diffusion ne relèvent pas de leur simple description, mais qu’elles reflètent souvent les relations entre les gens.

Références

A Boyer, H., & Lochard, G. (1998). Scènes de télévision en banlieues, 1950-1994. Paris : INA-L’harmattan.
Bryant, J., Zillman, D. (1994). Media effects advances in theory and research. Hillsdale, NJ : Erlbaum, 273-314.
Gerbner, G. (1993). Violence et terreur dans les médias. Éditions UNESCO, n°102.
Mange, J. (2004). Relations intergroupes et communication : le rôle des marqueurs socio- langagiers dans le traitement de l’information. Thèse de doctorat NR de l’université de Toulouse.
Marchand, P. (2004). Psychologie sociale des médias. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Van Dijk, T. A. (1991). Racism and the press. London New York: Routledge.

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Médias, stéréotypes et discrimination.
Pierre-Olivier Dupuy & Pascal Marchand
Laboratoire d’Etudes et Recherches Appliquées en Sciences Sociales
IUT Information & Communication, Toulouse 3 – Paul Sabatier

PROJET « Préjugés & Stéréotypes »
Projet à l’initiative de l’AFPS et de www.psychologie-sociale.org
Réalisé avec le concours du Ministère de la Recherche

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Trop jeune – Trop vieux – Stéréotypes et préjugés relatifs à l’âge au travail

 » Au travail nous sommes très vite taxés de « vieux », avec toutes les tares que cela présuppose : facultés d’adaptation et capacités cognitives réduites, problèmes de santé, lenteur,… Mais être jeune entraîne aussi son lot de stéréotypes : manque d’expérience et de discipline, arrogance, moindre fidélité à l’employeur, etc. Le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme s’est penché de plus près sur l’effet des stéréotypes liés à l’âge sur l’emploi et les relations de travail.

À l’occasion de l’Année européenne du vieillissement actif et de la solidarité intergénérationnelle (2012), le Centre souhaitait par cette étude, d’une part mesurer la présence ou l’absence de stéréotypes et de préjugés concernant l’âge au travail, et d’autre part évaluer l’impact des lois et mesures gouvernementales relatives à l’emploi pour les jeunes et les plus âgés sur la catégorisation sociale de ces groupes d’âge. »

Rapport et Etude sur le site du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (Belgique)

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L’Observatoire observe toujours — et mord encore…

Dans un récent rapport remis au Premier ministre (« L’adaptation de la société au vieillissement de sa population : France année zéro », écrit par Luc Broussy), on peut lire au sujet de l’Observatoire de l’âgisme les propos suivants :

 » S’il est important de lutter pied à pied contre les discriminations issues de la relation complexe entre le droit et l’âge, le combat peut aussi prendre une tournure plus idéologique et politique. La lutte contre « l’âgisme » peut alors consister à aller traquer les préjugés véhiculés contre les personnes âgées. En France, des experts et militants associatifs ont créé en 2008 un collectif baptisé « Observatoire de l’âgisme » qui malheureusement n’a pas pris son envol. Il avait pourtant bien commencé en dénonçant de manière originale le fait que certaines enquêtes publiques excluaient les âgés. L’enquête de l’INSEE sur les violences faites aux femmes ne concernait que les femmes de moins de 60 ans. Quant à l’INSERM et l’INED, elles avaient enquêté sur le thème de la sexualité auprès de 12.000 français dont aucun n’avait plus de 70 ans… « 

L’Observatoire se réjouit de ce qu’un rapport officiel reconnaisse qu’il existe des stéréotypes et préjugés âgistes. Il n’y a pas si longtemps que cela, c’était les rapports officiels qui les colportaient sans même avoir conscience qu’il s’agissait de préjugés…

Nous nous réjouissons également, tout en étant surpris par les guillemets entourant le mot « âgisme », qu’un rapport officiel reconnaisse également qu’il existe en effet une lutte, idéologique et politique, contre ces stéréotypes et préjugés âgistes. Au même titre qu’il en existe contre les stéréotypes et préjugés sexistes ou racistes.

Nous devons en revanche rappeler, une fois de plus, que les préjugés et discriminations âgistes peuvent toucher tous les âges, et ne sont pas réservés aux « personnes âgées ». Notre époque témoigne malheureusement bien de ce que les jeunes et les vieux, ou ceux considérés comme tels, sont souvent les premières victimes de certaines crises — il suffit de mettre les pieds dans une agence de Pôle emploi pour le réaliser.

L’Observatoire s’étonne en revanche de ce qu’on semble l’enterrer bien vite…
S’il a connu des périodes plus ou moins actives, il observe, veille, réagit et alerte sans cesse depuis sa création.

Certes, il n’a pas pris son envol comme l’ont fait certaines associations soutenues ou subventionnées par les pouvoirs publics ou des entreprises. Mais comme le risque existe toujours, pour une association comme la nôtre, lors de ce type d’envol, de gagner en finances ce qu’elle perd en indépendance, nous ne regrettons pas d’être restés à une hauteur plus modeste, mais toujours indépendants de tout pouvoir.

Le site de l’Observatoire témoigne de ce que, depuis sa première réaction sur les enquêtes publiques (en 2008) jusqu’à ces derniers communiqués, il y a eu plusieurs dizaines de réactions, articles écrits ou proposé en lecture, réflexions, etc. Avec des époques plus actives et d’autres plus calmes, mais sans jamais abandonner notre vigilance.

Parmi les contributions proposées en lecture sur le site, d’ailleurs, l’une fut écrite par l’auteur de ce rapport, Luc Broussy, qui avait réagi en juin 2010 à des propos tenus par Alain Minc sur son père.

Nous sommes désolés que Monsieur Broussy n’ait donc pas vu que l’Observatoire de l’âgisme a bien pris, lentement mais sûrement, son envol et a continué d’exister entre 2008 et aujourd’hui.

Est-ce parce que M. Broussy ne s’est pas, lui, envolé sur cette question de l’âgisme. A moins qu’il ignore ce dont il parle.

Sinon, il illustrerait ces paroles de Beaumarchais : « Feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce que l’on ignore… voilà toute la politique », ce qui serait quand même assez inquiétant pour l’auteur d’un rapport de 200 pages ayant pour ambition « d’adapter la société au vieillissement ».

Un rapport sur lequel notre Observatoire reviendra prochainement afin d’en analyser les propositions concernant justement la question de l’âgisme et des discriminations âgistes.

En attendant, on vous recommande la lecture de cet article:

http://archives.jerpel.fr/rapport-broussy/

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Une Convention des droits des personnes âgées ?

Un groupe de travail, chargé de réfléchir à «Une convention internationale relative aux droits des personnes âgées», a récemment publié une version de cette future convention et a demandé à l’Observatoire de l’âgisme s’il s’associait à ce texte.

(Texte accessible à partir de :
http://www.lamaisondelautonomie.com/wp-content/files/Convention_fiapa_version_6_Fr.pdf )

Dans l’état actuel, l’Observatoire de l’âgisme ne peut s’y associer.

Notamment pour quatre grandes raisons :

1/ Le texte précise, ce qui nous paraît essentiel, qu’il n’existe pas de droits spécifiques aux personnes âgées. Mais il nous paraît ambivalent et dangereux de séparer ainsi les «personnes âgées» des autres humains en produisant une convention spécifique relative à ces «droits des personnes âgées», quand bien même cette convention affirme que ces droits sont les mêmes que ceux des autres humains !

2/ Le texte insiste, à juste titre, sur la protection des droits des personnes en situation de handicap, physique et/ou psychique. Mais ces droits là ne sont pas liés à l’âge et font l’objet de textes spécifiques déjà existants. Ce projet de convention d’ailleurs le rappelle et ne fait que résumer ces textes-là (en les liant quand même aux personnes âgées tout en affirmant que l’âge n’a rien à voir…).

Rappelons que les discriminations qui existent en France entre les adultes handicapés de plus de 60 ans et les adultes handicapés de moins de 60 ans sont particulières à la France et peuvent être combattues sans nouveaux textes internationaux.

3/ Le texte finit semble-t-il par trouver sa spécificité dans la lutte contre les discriminations liées à l’âge, contre l’âgisme. Et précise : «Cette convention (…) impose aux États-parties d’empêcher tous obstacles qui pourraient, de par des barrières liées à l’âge chronologique (barrières de droit ou de fait), causer des discriminations aux adultes âgés.»

Pourquoi «aux adultes âgés» ?

Les discriminations liées à l’âge ne toucheraient-elles que les «personnes âgées» ?

Cette définition très restrictive de l’âgisme nous paraît contre-productive (la lutte contre l’âgisme impose de travailler sur toutes ses formes, quel que soit précisément l’âge de la victime) et, une fois de plus, dangereuse en ce qu’elle sépare les vieux des moins vieux.

4/ Enfin, soulignons que la lutte nécessaire contre l’âgisme ne nous paraît pas devoir déteindre sur tout au point qu’on en arriverait à définir une personne âgée par le fait même d’être victime d’âgisme, comme le propose le texte : «On entend par « adultes âgés » les adultes qui, en raison d’un âge plus avancé que leurs concitoyens ou la perception par ceux-ci qu’ils auraient un âge plus avancé, souffrent d’obstacles à la participation pleine et effective à la société sur un pied d’égalité avec les autres».

L’Observatoire de l’âgisme est persuadé que les discriminations liées à l’âge sont actuellement aussi répandues et banalisées que méconnues et négligées par les pouvoirs publics, et ce dans tous les pays. Un texte international de lutte contre l’âgisme permettrait donc de mettre en lumière l’importance de ces discriminations et la nécessité de les combattre officiellement. Mais il nous paraîtrait tout à fait inconcevable qu’un tel texte soit justement âgiste en partant du présupposé que ces discriminations ne touchent que les humains de plus (ou de moins) d’un certain âge !

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Des chiens de garde contre l’âgisme…

L’Observatoire de l’âgisme se félicite de la création, en janvier 2013, du Comité national pour la bientraitance et les droits des personnes âgées et handicapées et émet de puissants vœux pour qu’il soit plus actif et efficace que l’ancien Comité national de vigilance et de lutte contre la maltraitance des personnes âgées et handicapées créé en 2002.

L’Observatoire de l’âgisme se réjouit également que Michèle Delaunay, ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de l’Autonomie, ait souligné la nécessité de lutter non seulement pour la défense de ces droits très souvent méprisés quand la victime est fragile (droit à la vie privée, à l’intimité, etc.) mais aussi contre «les propos discriminatoires et humiliants tenus à l’encontre des personnes âgées».

Les fondateurs et membres de l’Observatoire de l’âgisme luttent, depuis des décennies pour certains, contre ces formes particulièrement sournoises de discriminations et de production de stéréotypes qui en effet, sans cesse colportées et répétées, humilient et violentent psychiquement des personnes à cause de leur âge (quel que soit l’âge, rappelons-le, l’âgisme ne touchant pas que les personnes dites âgées).

La création de l’Observatoire de l’âgisme répondait d’ailleurs à la nécessité de mieux organiser ce combat contre l’âgisme, notamment en réagissant dès que sont tenus ou répandus, par des entreprises (publicités), journalistes, responsables politiques, essayistes, etc., ces «propos discriminatoires et humiliants». On peut lire sur notre site une partie des communiqués et droits de réponse que nous avons ainsi défendus depuis 2008.

L’Observatoire de l’âgisme s’étonne en revanche d’autres propos de Michèle Delaunay, qui déclarait récemment : «Je le dis quelques fois en boutade, je voudrais qu’il y ait pour les âgés l’équivalent de ce qu’ont été les Chiennes de garde pour les propos discriminatoires à l’égard des femmes.»
Nous nous devons de rappeler donc à Mme Delaunay que l’Observatoire de l’âgisme est fier d’être cet équivalent, qu’il existe depuis 2008, qu’il a été, dans ses réactions de chien de garde anti-âgiste, plus souvent ignoré que soutenu par les responsables politiques «chargé(e)s» de ces sujets, et qu’il considère son rôle bien éloigné du domaine de la boutade : l’âgisme, comme le sexisme, sont de réels fléaux sociaux qui appellent en effet des réactions fortes, aussi fortes que sont violentes les exclusions et les humiliations qu’ils provoquent.

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La pauvreté augmente chez les jeunes mais aussi chez les seniors

Commentaires et tableaux sur le site de l’Observatoire des inégalités :
http://www.inegalites.fr/spip.php?article373

A compléter par la lecture de ce communiqué du Collectif Alerte, plus précis sur la question de la précarisation des personnes âgées et notamment sur les liens entre vieillesse, pauvreté et isolement :

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Sécurité routière : « Imposer une limite d’âge au volant ne diminuerait pas les accidents »

Sécurité routière: « Imposer une limite d’âge au volant ne diminuerait pas les accidents »

Par Genevieve Jurgensen,fondatrice de la Ligue contre la violence routière :

(article originellement publié sur
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/securite-routiere-imposer-une-limite-d-age-au-volant-ne-diminuerait-pas-les-accidents_1155081.html)

Il est bien rare qu’on entende parler en France d’un accident de la circulation survenu aux États-Unis. Celui qu’a provoqué mercredi à Los Angeles un vieil homme de 101 ans a toutefois traversé le continent et l’océan pour ranimer la flamme inépuisable des partisans d’une limite d’âge au permis de conduire. Et celle, non moins ardente, des militants d’une visite médicale obligatoire pour les seniors.

L’homme qui a blessé, semble-t-il lors d’une malencontreuse marche arrière, plusieurs écoliers et deux adultes a pu être pris d’un instant de confusion liée à son âge. Mais cette confusion a pu tout aussi bien être liée à l’alcool, ou à la consommation de certains médicaments peu compatibles avec la conduite d’un véhicule, ou à un incident extérieur venu le troubler pendant sa manoeuvre – ces dernières hypothèses n’ayant alors aucun lien avec ses 101 ans, mais n’ayant nullement été évoquées. Un accident dont l’auteur est très âgé semble, pour tout un chacun, devoir se passer d’enquête, car il est par définition une preuve de plus qu’on doit cesser de conduire après… Après quel âge, au fait?

Le sur-risque est lié à l’inexpérience, qui ne se guérit qu’en conduisant

Si l’usage du volant devait être retiré aux catégories d’âge les plus accidentogènes, partout dans le monde on s’accorderait, chiffres en mains, à exclure les 18/25 ans de la circulation. Leur sur-risque est partout démontré, il est lié à l’inexpérience, qui ne se guérit qu’en conduisant. Une mesure d’exclusion serait donc d’autant plus absurde qu’elle ne ferait que déplacer le problème.

En revanche, personne nulle part, y compris dans les pays qui imposent une visite médicale, n’a pu établir de lien entre celle-ci et une amélioration de la sécurité routière. Une visite médicale, pour les seniors ou pour tout le monde, a l’apparence de la bonne idée qui tombe sous le sens. Mais en sécurité routière, les mesures prises, qui sont toujours une contrainte pour le citoyen, doivent prouver leur efficacité. À moins d’admettre, ce qui n’est pas mon cas, qu’on puisse être tributaire jusqu’à l’absurde du bon sens populaire.

Personne ne s’arcboute sur l’idée que tout le monde doit pouvoir conduire, à tout âge et jusqu’à inscrire son nom dans le Livre des records. Individuellement, des restrictions peuvent être imposées: nous disposons en France des procédures qui le permettent. Globalement, imposer une limite d’âge à l’usage du volant n’apporterait aucun progrès de sécurité routière mesurable, mais accélérerait le processus d’isolement, de dépression et de détérioration auquel sont exposées les personnes âgées, les précipitant plus tôt vers la dépendance, qui a un coût humain et un coût social dont nous devons collectivement nous prémunir. En d’autres termes, une mesure hasardeuse et inutilement discriminatoire, prise dans un domaine précis, se payerait par ceux qu’elle viserait et, au-delà, par chacun de nous d’un prix exorbitant.

La triste histoire de Los Angeles a fait parler d’elle par son caractère exceptionnel, justement. Il y aurait pourtant, si on s’intéressait sincèrement à la sécurité routière, bien des leçons à tirer de son effrayante détérioration dans ce grand pays, les USA, dont plusieurs États ont choisi de remonter la limite de vitesse autorisée, et où d’actifs lobbies de motocyclistes interdisent qu’on impose le port du casque. Sans parler de l’usage de l’alcool et de ses ravages.

Mais ceux qui relaient l’accident de Los Angeles comme ils feraient, sur quelque réseau, tourner un « lolcat », ne s’intéressent pas à la sécurité routière. Ils se hâtent de faire une généralité d’une histoire rarissime, dévoilant en cette occasion comme en tant d’autres leur angoisse de vieillir et leur incapacité à gérer l’éventualité de leur propre affaiblissement. Faisons en sorte qu’aucune mesure lourde de contraintes, vide de gratifications et porteuse d’effets secondaires néfastes ne soit prise par des législateurs qui, ils le démontrent souvent, ne sont pas mieux que d’autres prémunis contre ce genre de phobie.

Par Geneviève Jurgensen, fondatrice de la Ligue contre la violence routière.

Article originellement publié sur
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/securite-routiere-imposer-une-limite-d-age-au-volant-ne-diminuerait-pas-les-accidents_1155081.html

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Les discriminations liées à l’âge augmentent

Ci-dessous, un entretien avec Maryvonne Lyazid, adjointe aux Défenseurs des droits, en ligne sur le site du Figaro, le 1er octobre 2012.

Pour Maryvonne Lyazid, les discriminations liées à l’âge sont le troisième critère de discrimination après l’origine et le handicap. Elles ont déjà fait l’objet de 3000 réclamations envoyées à la Halde.

Le Figaro – Les réclamations venant des personnes âgés ou de leur famille sont-elles en augmentation ?

Maryvonne Lyazid – Depuis 2005, les discriminations liées à l’âge sont en augmentation. Elles ont fait l’objet de plus de 3000 réclamations adressées à la Halde puis au Défenseur des droits. Il s’agit du troisième critère de discrimination après l’origine et le handicap. Mais les personnes âgées ou leur famille font aussi état de dysfonctionnements de leurs droits sociaux, de discordes autour des petits-enfants, de problèmes de maltraitance. Un tiers des dossiers traités par notre pôle social concerne par exemple les retraités. Les carrières sont plus heurtées, plus variées, et les interactions entre différentes caisses peuvent créer des dysfonctionnements, les réformes successives ont parfois brouillés la compréhension du système.

Quelles sont les principales discriminations liées à l’âge ?

Les trois quart des saisines concernent l’accès aux formations professionnelles et à l’emploi. Cette discrimination touche les Français dès la cinquantaine.

Nous sommes par exemple intervenus auprès d’un groupe de grande distribution qui refusait à une femme de 50 ans d’acquérir un commerce en franchise en raison de son âge sous prétexte qu’elle aurait trop de difficultés à obtenir des crédits bancaires. Après une médiation, l’enseigne a accepté de faire disparaître l’âge de ses critères de sélection des franchisés. Le reste des dossiers concernent l’accès au logement et au crédit et à l’assurance. Des sexagénaires se voient notamment refuser des locations en raison de leur âge.

Comment lutter contre ce phénomène ?

Le droit des personnes âgées, c’est le droit de tous. Sur le terrain, un maillage fin de 430 délégués territoriaux nous permet de toucher nombre de personnes âgées. Le Défenseur des droits traite aussi de ces questions dans le cadre de son travail de promotion des droits et de l’égalité.

Au premier semestre 2013, nous organisons un séminaire sur les questions de santé, d’accès aux biens et aux services, à l’emploi, aux ressources et aux prestations des personnes âgées. La lutte contre la maltraitance financière est un axe prioritaire de notre travail. L’accroissement du nombre de personnes âgées, parfois fragilisées par une maladie neurodégénérative, risque d’entraîner une accentuation de ce phénomène dans les prochaines années. Pour mieux contrer la délinquance astucieuse, nous défendons notamment une réforme du code de la consommation. Il s’agirait d’accorder aux plus âgés un délai de rétractation plus long pour la vente à domicile et à distance.

Entretien mené par Agnès Leclair.

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Un peu plus de cheveux gris sur le marché du travail

Sous le titre
Un peu plus de cheveux gris sur le marché du travail
, le site LeVif.be propose un entretien avec la chercheuse en psychologie du travail Donatienne Desmette :

Maintenir les seniors le plus longtemps possible au travail ? Une vraie question : en Belgique, seuls 38,6 % d’entre eux sont toujours actifs. Pour ce faible score, la Belgique est régulièrement pointée du doigt. Dans la tranche des 55-64 ans, moins de quatre travailleurs sur dix sont actifs sur le plan professionnel. Depuis quelques années, le gouvernement tente donc de relever le taux d’emploi des plus âgés… d’autant que l’on peut être considéré comme tel, désormais, dès 45 ou 50 ans. Donatienne Desmette, professeure de psychologie sociale du travail à l’UCL, s’est penchée sur les raisons pour lesquelles les seniors optent pour un retrait volontaire et anticipé du marché du travail. Ses recherches, qui l’ont notamment conduite à mettre en lumière de néfastes stéréotypes, éclairent d’un jour nouveau les politiques publiques qui pourraient ou devraient être mises en place.

Interview.

Le Vif/L’Express : Quelles sont les raisons pour lesquelles un travailleur décide volontairement de se retirer du marché du travail avant l’heure de sa pension ?

Donatienne Desmette : C’est un processus multidimensionnel. L’âge intervient mais les études prouvent que ce n’est pas un critère suffisant pour justifier une telle décision. D’autres raisons interviennent, d’abord liées à l’individu. Son choix va ainsi dépendre de son état de santé – moins elle est bonne, plus il sera enclin à se retirer -, de sa situation financière – plus elle est favorable, plus vite il choisira la prépension -, du fait qu’il a ou non une charge de famille, etc. Ensuite interviennent des facteurs relatifs aux conditions de travail, comme la pénibilité de l’emploi, le stress, l’autonomie dans le travail, les perspectives de promotion ou non. Enfin, il y a le facteur de l’âge psychosocial, c’est-à-dire, d’une part, la façon dont on se perçoit soi-même en termes de vieillissement, et d’autre part, le sens que la société donne au vieillissement.

On considère généralement comme acquise une corrélation négative entre l’âge avancé et la performance au travail… que les recherches ne confirment pourtant pas. Que sont au juste ces stéréotypes liés à l’âge sur le marché du travail ?

Les stéréotypes, ce sont des croyances partagées à propos de tous les membres d’un groupe de personnes, quelles qu’elles soient. Ils peuvent être positifs ou négatifs. Mais quand ils sont négatifs, ils conduisent à des discriminations. Or, par rapport aux travailleurs âgés, les stéréotypes qui circulent sont surtout négatifs. On évoque la résistance de ces travailleurs au changement, leurs difficultés d’apprentissage, leur manque de créativité, de flexibilité et d’initiative, leurs difficultés face aux nouvelles technologies, etc., tous critères en lien avec la productivité. Les stéréotypes positifs qui les concernent portent plutôt sur leur fiabilité, leur expérience, leur loyauté vis-à-vis de l’entreprise, leur côté consciencieux. Mais ces caractéristiques ne sont pas valorisées à la même hauteur que celles qui touchent à la productivité.

Certains de ces stéréotypes ne sont-ils pas justifiés ?

Ils ne sont pas justes dans la mesure où ils sont appliqués à tous les membres de la catégorie des plus de 45 ou 50 ans, de façon indifférenciée. C’est-à-dire qu’on assimile un individu à sa catégorie d’appartenance, sans tenir compte de toutes ses caractéristiques individuelles. Cela dit, le vieillissement entraîne de facto un déclin de certaines des capacités cognitives mais cela n’équivaut pas à un déclin des performances professionnelles. Des mécanismes de compensation peuvent en effet se mettre en place.

Par exemple ?

Un parmi d’autres : des études effectuées sur des dactylos ont conclu que la vitesse de frappe des plus âgés n’était pas inférieure à celle des plus jeunes : les premiers identifient en effet à l’avance un plus grand nombre de lettres que leurs collègues plus jeunes, grâce à leur expérience.

Pour quelles raisons positives un senior resterait-il plus longtemps au travail ?

On peut dire que ce sont les raisons inverses de celles qui le poussent à partir. Qu’observe-t-on sur le terrain ? Que rien que la création d’une catégorie d’âge a un impact sur le travailleur. C’est-à-dire que plus le travailleur de 50 ans va se ressentir et se définir comme tel, par son âge, plus il va vouloir quitter le monde du travail. Mais s’il ne se définit pas comme cela, et que, dans le travail, les plus âgés et les plus jeunes ne sont pas séparés sur ce critère, selon un principe de perméabilité entre les groupes, le travailleur âgé sera moins enclin à quitter le monde du travail.

Comment avez-vous pu mesurer l’impact des stéréotypes sur les individus ?

Nous avons « testé » des travailleurs de plus de 45 ans sur leur lieu de travail. Par exemple, nous avons soumis, à deux groupes différents, un article de presse dans lequel les stéréotypes négatifs ou positifs relatifs à l’avancement en âge étaient activés. Le troisième groupe n’avait pas d’article à lire. Puis nous avons interrogé ces travailleurs sur leur souhait de quitter anticipativement leur emploi. Comme nous nous y attendions, cette propension était nettement plus élevée pour ceux qui avaient auparavant lu l’article à connotation négative. Mais le plus intéressant était de noter que même ceux qui n’avaient pas lu d’article faisaient jeu égal avec ceux qui avaient fait part de leur souhait de quitter le marché du travail. Ce qui veut dire que la seule évocation de leur catégorie d’âge a suffi pour produire cet impact.

Est-ce à dire que les politiques publiques qui visent à maintenir les plus âgés au travail ratent leur objectif du simple fait de l’établissement de cette catégorie de personnes ?

Les catégories sont nécessaires précisément pour mettre en place des politiques publiques orientées vers ce public-là. Et cela, même si toute catégorisation comporte par définition un risque. Mais ce qu’il faut faire, c’est travailler sur les représentations sociales qui sont associées à ces catégories. Et, par différentes actions, casser les stéréotypes.

Concrètement, que suggérez-vous, par exemple ?

Il faut encourager tout ce qui, dans l’entreprise, peut améliorer les relations entre les différents groupes d’âges. On observe par exemple que plus les jeunes sont en contact avec leurs aînés, plus leurs attitudes par rapport aux aînés sont positives. D’où l’intérêt de les faire travailler ensemble, en équipes. C’est ce genre d’approche qu’il faut privilégier.

Des mesures de réduction de cotisations sociales pour l’engagement de salariés plus âgés sont-elles pertinentes ?

Un travailleur âgé dont l’engagement est ainsi encouragé sera toujours perçu comme favorisé. On pensera qu’il est moins compétent qu’un autre mais qu’il est engagé parce qu’il coûte moins cher à l’employeur. Il y a un risque que ce type de stratégie renforce les stéréotypes liés à l’âgisme. Il faut donc se poser la question de l’accompagnement de mesures de ce genre et prendre la peine de comprendre leur impact sur le terrain. Mais en termes de recherches scientifiques sur ce sujet, il y a pour l’instant un sérieux déficit.

Ce questionnement ne devrait-il pas aller de pair avec une réflexion plus générale sur la carrière professionnelle ?

Si. Il ne suffit pas de décréter que les plus âgés devraient rester plus longtemps au travail. Il faut penser à la faisabilité d’une carrière allongée, notamment en termes de bien-être pour les intéressés et d’équilibre entre les différentes catégories d’âge. La transition entre la vie professionnelle et la pension devrait aussi être davantage pensée.

LAURENCE VAN RUYMBEKE

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Combattre l’âgisme et la discrimination fondée sur l’âge

Dans le cadre de l’Année européenne du vieillissement actif et de la
solidarité intergénérationnelle 2012, Equinet vient de publier un intéressant rapport sur Combattre l’âgisme et la discrimination fondée sur l’âge

Le rapport, en pdf, est accessible en suivant ce lien :
http://www.equineteurope.org/IMG//pdf/FR_-_Combattre_l_agisme_et_la_discrimination_fondee_sur_l_age.pdf

Equinet, the European Network of Equality Bodies, brings together 38 organizations (pour la France, c’est le Défenseur des droits) from 31 European countries, which are empowered to counteract discrimination as national equality bodies across the range of grounds including age, disability, gender, race or ethnic origin, religion or belief, and sexual orientation.

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