Sur les termes « âgés » et « âgisme »

Extrait d’un texte de la Commission ontarienne des droits de la personne :

« Les termes « Âgé » et « Âgisme » sont utilisés dans la présente politique ».

« Les personnes peuvent subir une discrimination fondée sur l’Âge à toute période de leur vie. Cependant, les personnes appartenant, ou perçues comme appartenant, à certains groupes d’Âge risquent d’être plus vulnérables à certaines formes de discrimination. Ainsi, les personnes jeunes sont plus susceptibles de se voir refuser un logement que les personnes d’Âge moyen ou les personnes Âgées, en raison de stéréotypes voulant que les jeunes soient des locataires indésirables. Comme la présente politique met l’accent sur les formes de discrimination fondée sur l’Âge touchant les personnes qui vieillissent, il s’est avéré nécessaire pour la Commission d’adopter une terminologie adaptée à la cohorte qui risque de subir ces formes de discrimination fondée sur l’Âge. La Commission a donc décidé d’utiliser le terme « Âgé » pour parler des personnes Âgées et des travailleurs Âgés. Cependant, la discrimination fondée sur l’Âge peut toucher des personnes dès l’Âge de 40 ou 45 ans, surtout dans le domaine de l’emploi. Le terme « Âgé » n’entend pas dénoter la « vieillesse » ni stigmatiser les personnes d’aucune façon. Il est utilisé simplement comme concept relatif, c’est-à-dire qu’il qualifie des personnes plus Âgées que celles qui sont moins susceptibles de subir les types particuliers de discrimination qui sont traités.

Il convient de se rappeler que le concept d’« Âge » peut être contextuel. Par exemple, alors que l’on considère généralement que les travailleurs Âgés sont ceux qui ont plus de 45 ans, dans un milieu de travail où la moyenne d’Âge est de 25 ans, une candidate ou un candidat Âgé de 37 ans pourrait se voir refuser un poste de crainte qu’il ne puisse pas bien s’intégrer à la culture du milieu de travail. Dans certaines situations, par exemple, lorsque la discrimination alléguée porte sur des attitudes et des stéréotypes négatifs sur le vieillissement, il convient donc d’examiner la question non pas en fonction de l’Âge absolu ou réel, mais de l’Âge relatif. Dans d’autres contextes, l’Âge réel peut être un facteur pertinent, par exemple, lorsque l’Âge de la personne est utilisé pour déterminer son admissibilité à un programme ou à un service.

Les termes Âgisme et discrimination fondée sur l’Âge sont tous deux utilisés dans les travaux de la Commission. L’Âgisme désigne une construction sociale de l’esprit qui fait percevoir les personnes Âgées à partir de stéréotypes négatifs sur le vieillissement, ainsi que la tendance à structurer la société comme si tous étaient jeunes. L’Âgisme porte principalement sur des obstacles créés par les attitudes sociales, alors que la discrimination fondée sur l’Âge désigne des actes, c’est-à-dire le fait de ne pas traiter quelqu’un de manière égale en raison de son Âge. De plus, la discrimination fondée sur l’Âge est un concept juridique qui est défini dans le Code et dans des décisions des tribunaux, et toutes les manifestations d’Âgisme ne constituent pas une discrimination fondée sur l’Âge au sens où l’entendent les lois et politiques traitant de ce sujet. L’Âgisme, cependant, est souvent la cause de la discrimination fondée sur l’Âge. Il est donc très important, du point de vue des droits de la personne, de s’attaquer à la fois aux actes de discrimination fondée sur l’Âge et aux attitudes Âgistes qui ont cours dans la société. »

Texte complet à l’adresse http://www.ohrc.on.ca/fr_text/publications/age-policy_2.shtml , dans le document attaché.

Publié dans Ressources | Laisser un commentaire

La pauvreté augmente chez les jeunes et les seniors (2011)

Sur le site de l’Observatoire des inégalités :

La pauvreté augmente chez les jeunes, mais aussi, de façon plus récente, chez les plus âgés.

 » Le nombre de personnes pauvres de plus de soixante ans augmente de façon non négligeable : + 162 000 personnes entre 2003 et 2008, selon les données de l’Insee en utilisant le seuil de pauvreté à la moitié du revenu médian. Une progression de plus de 40 %. Le phénomène est plus connu, car plus ancien, chez les jeunes : + 217 000 entre 2002 et 2008 pour les 18-29 ans, soit une hausse de 32 %.  »

Suite de l’article, tableaux et données… sur le site de l’Observatoire des inégalités.

Publié dans Ressources | Laisser un commentaire

Une jeunesse déclassée

L’Observatoire des inégalités vient de mettre en ligne un excellent article de Louis Maurin (directeur dudit Observatoire) paru il y a quelques mois dans le hos série « Générations » du magazine Alternatives économiques.

Un article précis et rigoureux sur le thème du « déclassement » des jeunes générations, permettant d’aborder ce sujet avec plus de nuances et de finesse que le font certains spécialistes du « destin des générations »…

Extrait du début de l’article :

 » Les jeunes générations sont-elles « déclassées » ? Vont-elles connaître un destin social moins favorable que leurs aînées ? La récession a relancé le débat. La réponse dépend des instruments de mesure utilisés. Sur la durée, nos sociétés continuent de s’enrichir, ce qui profite aux générations qui se succèdent. En outre, les mobilités sociales ascendantes demeurent, pour le moment, plus nombreuses que les mobilités descendantes. Mais les jeunes générations n’ont pas rêvé : le déclassement est loin d’être un fantasme. Les mobilités descendantes s’accroissent, les mêmes diplômes ne permettent plus d’accéder aux mêmes emplois et les conditions d’emploi se sont nettement dégradées. Les jeunes subissent bien plus lourdement que les générations précédentes les conséquences de la crise.

L’ascenseur social fonctionne toujours…

La première façon d’appréhender le phénomène consiste à observer l’évolution globale de la structure des emplois. La part des métiers du milieu et du haut de l’échelle sociale continue d’augmenter. Le nombre d’emplois de cadres supérieurs est passé de 1,7 million à 4,2 millions entre 1982 et 2008, selon l’Insee, soit une hausse de 135 %. De la même façon – mais avec une ampleur moindre -, le cœur des classes moyennes (les « professions intermédiaires ») a progressé de 4,6 à 6,2 millions (+ 34 %). Ces deux groupes représentaient 28 % de l’ensemble des emplois en 1982, contre 40 % aujourd’hui. La structure globale des emplois continue donc à être tirée vers le haut, du fait notamment de l’essor des services.

Ce mouvement n’est pourtant pas univoque…

[…]

Lire la suite de l’article sur le site de l’Observatoire des inégalités…

Publié dans Ressources | Laisser un commentaire

Le choc des générations ? Dette, retraites, dépendance…

Sur le site www.liens-socio.org, présentation critique, par Serge Pacé, d’un numéro de 2010 de la revue « Regards croisés sur l’économie » (La Découverte) consacré à cette question du « choc des générations ».

Petits extraits de l’article :

 » L’association « regards croisées sur l’économie » a pour vocation de rendre accessible les débats économiques qui sont souvent le privilège d’un public restreint. L’objectif est respecté, dans un format réduit avec 240 pages proposant une vingtaine de contributions synthétiques. Toutefois le vocabulaire « fort » mis en avant dans le constat de Louis Chauvel ou de Patrick Artus, a un impact plus brutal sur le lecteur que les autres articles.
[…]

Cette première partie orientée sur les inégalités entre générations détermine fortement les diagnostics sur les réformes de la politique des transferts. Comme nous le montre Pierre Blavier, « La notion de génération en histoire » est porteuse mais elle semble minimiser les différences sociales et les contrastes qui existent au sein d’une même génération [45]. Il n’est donc pas surprenant que cette problématique soit mobilisée par les courants néo-libéraux américains prônant l’orthodoxie budgétaire au nom de l’équité intergénérationnelle à l’instar des titres polémiques : « la génération inoxydable » ou « Comment nous avons ruinés nos enfants » [114].
[…]

Malgré l’insistance à le mettre avant par plusieurs contributeurs, le conflit des générations n’existe pas autrement que comme « catégorie de papier » selon l’expression de Léa Lima [71]. […] La dernière partie nous invite à « penser la justice intergénérationnelle » avec un exposé très intéressant de Axel Gosserie qui nous montre à l’aide d’une métaphore les différentes positions possibles de justice intergénérationnelle et leurs limites respectives. […] Au total 240 pages passionnantes qui éclairent les débats contemporains de façon précise et informée. « 

Lire l’intégralité de l’article sur le site de liens-socio…

Publié dans Ressources | Laisser un commentaire

Les discriminations liées à l’âge, entre exclusion et protection

Sur le site www.mouvements.info, un très intéressant article sur les discriminations liées à l’âge et sur les différentes dimensions, parfois peu compatibles, de la lutte contre l’âgisme.

L’idée selon laquelle l’âge peut constituer un critère de discrimination ainsi qu’une dimension de la « diversité » est, en France, assez récente. Cet article retrace l’histoire de cette émergence en distinguant les deux dynamiques à travers lesquelles s’est opérée la diffusion de la notion de discrimination sur l’âge, qui trouvent toutes deux leur impulsion au ni-veau de l’Union européenne : d’un côté, la préoccupation pour le niveau d’emploi des seniors ; de l’autre, une dynamique anti-discriminatoire. Ces deux dynamiques ne sont pas porteuses des mêmes enjeux : la finalité de la première est économique alors que la seconde est susceptible d’ouvrir sur une lutte plus large contre l’âgisme. Au-delà, cet article souligne que la discrimination sur l’âge est une réalité ambivalente, qui mêle exclusion et protection, nombre de mesures d’âge étant liées à la protection sociale. La perspective d’une société neutre du point de vue de l’âge doit donc être considérée avec prudence.

 » En France, l’histoire récente de la lutte contre les discriminations est marquée par la mise en équivalence croissante, sur le plan législatif, des différents motifs de discrimination ainsi que par l’adjonction de nouveaux critères, en particulier celui de l’âge. La question de l’âge se trouve ainsi posée en des termes inédits, du moins dans le cadre hexagonal puisque la question n’est pas nouvelle dans d’autres pays : aux États-Unis, l’idée que l’âge peut constituer un motif de discrimination s’est imposée dans les années 1960 et a trouvé une traduc-tion législative dans l’Age Discrimination in Employment Act de 1967, voté dans le sillage du Civil Rights Act de 1964 ; en Grande-Bretagne, la question est apparue dans les années 1930 et elle est revenue en force dans le débat public depuis la fin des années 1980. Voyons donc comment s’est ouvert, en France, ce nouveau front de la lutte contre les discriminations : revenir sur les grandes étapes de cette histoire et dé-gager les logiques qui ont présidé à l’émergence de la notion de discrimination sur l’âge permettra de mieux en percevoir les enjeux.

Une diffusion récente, une acception particulière

L’étude des occurrences de la notion de discrimination sur l’âge (dans ses différen-tes variantes : discrimination par l’âge, fondée sur l’âge, liée à l’âge, etc.) dans cinq titres de la presse quotidienne nationale (Le Figaro, Libération, Le Monde, La Tri-bune et Les Echos) entre 1997 et 2008 permet d’observer que le nombre d’articles ayant recours à cette expression augmente régulièrement, passant de 4 (en 1998) à 45 (en 2006) avec, cependant une baisse en 2007 (28 articles) et en 2008 (22 articles). L’analyse de ces articles montre aussi que la notion s’est diffusée en recevant une acception particulière, marquée par une double réduction de son champ de pertinence potentiel. D’une part, elle s’est focalisée, pour l’essentiel, sur les seniors : les jeunes sont rarement désignés comme relevant de ce type de discrimination (sauf au moment de la crise du contrat premier embauche). Il convient d’ailleurs d’ajouter que la catégo-rie de « seniors », elle-même très ambivalente, s’entend ici dans le sens spécifique de salariés âgés ou d’actifs âgés – et nullement dans le sens plus large de « personnes âgées » ou de personnes ayant dépassé tel ou tel âge. D’autre part, les discours relatifs à la « discrimination sur l’âge » concernent surtout l’emploi et abordent rarement d’autres domaines comme, par exemple, l’accès aux soins, l’accès au logement ou en-core le droit de souscrire certaines assurances, de louer une voiture ou de contracter un prêt, tous domaines dans lesquels des pratiques discriminatoires existent à l’encontre des plus âgés. En résumé, lorsque la presse quotidienne nationale parle de « discrimi-nation sur l’âge », elle évoque, en général, la question de l’« emploi des seniors », ce qui constitue une acception très restrictive de la notion.

(…)  »

Lire la suite de l’article sur le site de Mouvements…

Publié dans Contributions | Laisser un commentaire

L’Âgisme : comprendre et changer le regard social sur le vieillissement

Tandis qu’il existe en anglais de nombreux livres sur l’âgisme (notamment parce que les Américains travaillent sur tous les types de discriminations), il n’y en avait jusqu’ici aucun en français.

Cette absence, révélatrice, n’est désormais plus totale : les presses de l’université de Laval, au Québec, viennent de publier un excellent ouvrage collectif sur le sujet.

Le mieux, pour le découvrir, est d’en parcourir l’introduction, qui présente, chapitre après chapitre, les différentes dimensions abordées dans le livre.

L’Âgisme : comprendre et changer le regard social sur le vieillissement
Dirigé par Martine Lagacé (université d’Ottawa)
Presses de l’université Laval, 2010.

Introduction (Martine Lagacé)

« Car c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans les plus étroites appartenances et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » Cet extrait d’un ouvrage d’Amin Maalouf (Les Identités meurtrières (1998, p.29) exprime avec la plus grande lucidité le pouvoir réducteur tout autant que captif des stéréotypes. Ainsi, lorsque le regard sur l’autre est teinté de fausses croyances et de préjugés généralisés, il empreinte la voie pernicieuse des stéréotypes et emprisonne cet autre dans des schèmes de pensées dont les frontières sont imperméables. Mais lorsque le regard laisse entrevoir l’unicité, la singularité de l’autre, il est alors libérateur. À la source du présent ouvrage, une réflexion sur le regard, précisément, le regard posé sur le processus du vieillissement, sur l’état de la vieillesse et sur la place ainsi que le rôle des aînés dans nos sociétés contemporaines. Cette réflexion a été guidée par le souhait implicite qu’exprime Maalouf dans l’extrait ci haut : faire le constat, sans détour, que si le regard actuel sur les aînés est par trop souvent teinté de fausses croyances et de préjugés, la démarche même de faire un tel constat peut constituer le premier pas pour changer ce regard.

Or, comment se traduit le regard actuel sur le vieillissement et sur les aînés? Quand il n’est pas foncièrement négatif, ce regard est à tout le moins des plus ambivalents. Vieillir dans les sociétés occidentales est en effet pour plusieurs un processus à éviter, à tout le moins, à contrôler à tout prix. Un paradoxe des plus étonnants d’ailleurs, en ce que le contexte démographique favorise comme jamais dans l’histoire l’accroissement de la longévité et génère forcément un vieillissement de la population. Pour autant, le regard, la représentation du vieillissement et des aînés restent en décalage face à cette progression au plan de l’espérance de vie. En effet, plusieurs études montrent que plus souvent qu’autrement, les aînés sont perçus (entre autres) comme des personnes gentilles et fiables tout autant que des personnes confuses, lentes, malades, résistantes aux changements, déprimées…Dans les organisations, le travailleur âgé doit aussi faire face à des croyances décalées en ce qui a trait à sa capacité d’apprendre et de se renouveler, à sa motivation et à sa productivité par rapport à celles de ses plus jeunes collègues. Faut-il alors s’étonner des réactions de négation et d’évitement face au vieillissement? Faut-il aussi se surprendre que par extension, ces représentations ouvrent la voie à la marginalisation, voire à la discrimination des aînés?

Le gérontologue Robert Butler a été le premier chercheur à évoquer le concept d’âgisme, en se référant à un processus par lequel une personne est stéréotypée et discriminée en raison de son âge (1968). Depuis cette initiative de Butler de conceptualiser l’âgisme, plusieurs études ont permis de montrer que si les jeunes comme les adultes peuvent en être la cible, la réalité tend à montrer que ce sont les aînés qui le plus souvent, en font les frais. En outre, quoique l’âgisme partage avec le racisme et le sexisme d’étroites ressemblances (il s’articule sur une même logique visant l’exclusion d’un individu ou d’un groupe sur la base d’un critère), il s’en distingue cependant en ce qu’il est, dans une large mesure, toléré, à tout le moins, il est peu dénoncé. Conséquemment, ses manifestations tout autant que ses répercussions ne sont pas suffisamment documentées. D’où la pertinence de la réflexion que nous menons dans le présent ouvrage. Il s’agit de circonscrire l’âgisme, depuis la façon (parfois très stéréotypée) dont sont représentés le vieillissement et les aînés jusqu’aux répercussions psychologiques, sociales et économiques de telles représentations, à la fois sur les aînés comme sur celles et ceux qui sont en lien avec eux.

Cet exercice de réflexion, auquel se sont livrés plus d’une dizaine de chercheurs de la francophonie, est en outre essentiel au regard des nombreuses études suggérant des effets foncièrement délétères de l’âgisme sur les aînés. Ces effets se traduisent notamment par une fragilisation de la santé psychologique des aînés mais également par un processus de désengagement, de retrait des différentes sphères sociales. Par exemple, c’est le travailleur âgé qui, face à la blessure de l’image négative qu’on lui renvoie en raison de son âge, se désengage de son milieu de travail, d’abord de manière virtuelle puis, de manière bien réelle. À cet égard, une question légitime se pose : combien de décisions de retraites « anticipées » ont-elles été guidées par un tel processus et par ricochet, dans quelle mesure ces décisions étaient-elles profondément réfléchies et volontaires? L’effet pernicieux de l’âgisme, c’est aussi le désengagement de l’aîné dont l’autonomie est vulnérabilisée. Celui-ci réagit à la blessure des préjugés âgistes (particulièrement notoires en ce qui a trait aux aînés en situation de fragilité) en s’auto- marginalisant, en acceptant de fait, de se mettre en voie d’accotement, croyant n’avoir plus rien à offrir à la société. Ces réactions de désengagement ont ceci de sournois (en plus d’être dommageables pour l’aîné) qu’elles confirment en quelque sorte, la légitimité des stéréotypes âgistes. En effet, lorsque l’aîné intériorise les fausses croyances sur le vieillissement et les reproduit ensuite dans son propre comportement, il génère, sans le vouloir certes, un renforcement de ces croyances. Quelles pertes alors pour l’ensemble de la société qui se prive de l’expertise, du savoir faire et surtout du savoir être des travailleurs âgés tout autant que de l’ensemble des aînés. Car rappelons-le, dans le contexte de pénuries de main d’œuvre mais également dans celui où il est essentiel de construire des ponts et points de repères entre les générations, la mise à l’écart des plus vieux apparaît comme complètement paradoxale…

L’intégration des stéréotypes sur la base de l’âge par l’aîné ouvre non seulement la voie du désengagement mais aussi celle d’une forme de banalisation de l’âgisme. Et c’est là la véritable puissance des stéréotypes et de la discrimination: lorsque ceux-ci ne sont pas dénoncés, ils apparaissent comme étant des phénomènes « naturels ». Pour preuve, les messages d’humour sur l’âge, certes dénigrants, voire dégradants, sont pourtant largement répandus. Les cartes de souhait d’anniversaire en sont la plus belle démonstration. Pourrait-on imaginer des cartes de souhait à contenu ouvertement raciste ou sexiste? Devant l’âgisme cependant, règnent l’indifférence, voire même, le silence. Cette non reconnaissance des préjugés et de l’exclusion sur la base de l’âge se reflètent même dans le milieu de la recherche scientifique où les évidences et la prévalence de l’âgisme sont parfois remises en question. D’ailleurs, la démarche même du présent ouvrage a suscité, chez certains chercheurs, un questionnement, un doute: l’âgisme serait-il à ce point omniprésent dans nos sociétés contemporaines et ses conséquences aussi délétères qu’on le prétend ?

C’est précisément pour éviter la banalisation de l’âgisme, rendue possible par un phénomène de non reconnaissance, voire même d’acceptation de cette forme d’exclusion que le présent ouvrage trouve toute sa raison d’être. L’objectif, comme nous l’avons évoqué plus haut, est de circonscrire les manifestations d’attitudes et de comportements âgistes tout autant que leurs multiples conséquences. Pour ce faire, il importe de saisir, au préalable, les sources de l’âgisme. Ces sources, elles résident notamment dans les représentations, les images, les évocations entourant le vieillir et la vieillesse, qui elles-mêmes se nourrissent des stéréotypes de l’âge. Conséquemment, le premier pas pour contrecarrer l’âgisme, consiste, d’abord et avant tout, à dire et à saisir ces stéréotypes. C’est à cette tache qu’est consacrée la première partie de cet ouvrage.

PARTIE I : Stéréotypes et figures de l’âgisme : médias, publicité, cinéma et recherche

Le discours des médias sur le vieillissement ainsi que les images qu’ils en véhiculent peuvent parfois constituer de puissantes courroies de transmission des stéréotypes âgistes. Dans un exercice de décryptage des mots, des expressions et des illustrations des aînés, Juliette Pellissier, Secrétaire de l’Observatoire de l’âgisme en France, montre que les médias contemporains peuvent en effet être de puissantes fabriques de stéréotypes. Les clichés oscillent entre le « fléau » démographique que sous-tend le vieillissement de la population et, par ricochet, la « catastrophe » économique qui en résulte : à commencer par la hausse en flèche des coûts des soins de santé et le pompage des caisses de retraite. Le caractère foncièrement négatif de ces regards caricaturaux du vieillissement et de l’aîné n’est pas innocent. Il génère, voire nourrit, selon l’autrice, une fausse guerre des générations et pire encore, risque de conduire à la haine de soi pour l’aîné qui intériorise de tels regards.

La publicité pose aussi le problème des stéréotypes âgistes. Dans ce cas, l’exclusion sur la base de l’âge se manifeste de manière des plus explicites, tout simplement par l’« invisibilité » des aînés. En effet, dans son analyse de la représentation du vieillissement, le chercheur Luc Dupont fait le constat d’une quasi-absence des gens âgés dans la publicité, lesquels représenteraient environ 15% de la totalité des modèles publicitaires. En revanche, lorsqu’ils sont présents, les aînés sont dépeints, plus souvent qu’autrement, comme des êtres dont la contribution est sans importance et dont l’individualité est gommée par une vision homogène du vieillissement, traduisant ainsi une seule façon, un seul modèle du vieillir.

Impossible d’évoquer les représentations du vieillissement et de l’aîné dans les médias et la publicité, en passant sous silence l’image cinématographique. Le cinéma est certainement, comme le souligne Denis Bachand dans son chapitre, « un lieu privilégié d’observation de l’aventure humaine depuis la naissance jusqu’à son inéluctable achèvement ». L’auteur entreprend une analyse exploratoire de sept films québécois (documentaires et fictions) dont certains dépeignent une image d’espoir quant au vieillir alors que d’autres traduisent un regard des plus pessimiste. Le cinéma québécois s’avère d’ailleurs un terrain tout indiqué dans une démarche de réflexion sur les stéréotypes de l’âge en ce qu’il a très tôt manifesté une préoccupation pour la question du vieillissement.

Dans le texte intitulé De l’âge et du désir , l’auteur Florian Grandena poursuit cette incursion dans le cinéma francophone et son regard face à la vieillesse en analysant cinq productions françaises. Quoique, constate l’auteur, le cinéma français soit marqué par une certaine ouverture sur la diversité depuis les deux dernières décennies, la vieillesse demeure, plus souvent qu’autrement, en marge de cette diversité. L’étouffement du désir et de l’expression de toute forme de sexualité chez les personnages aînés à l’écran traduit d’ailleurs puissamment leur mise en voie d’accotement à ce chapitre. L’auteur montre cependant qu’un certain progrès, un changement des mentalités semblent s’opérer lentement mais sûrement dans le cinéma français : certaines de ces productions osant remettre en question parmi les plus puissants stéréotypes âgistes, soit ceux de la non-sexualité et de l’assexualisation des aînés.

La partie I du présent ouvrage se termine par une réflexion essentielle portant sur la présence d’indicateurs d’âgisme dans le domaine de la recherche, précisément de la recherche en sciences sociales. Nous considérons en effet cette réflexion essentielle parce que le regard des chercheurs sur le vieillissement est porteur de leurs propres valeurs, de leur propres biais face à ce phénomène. A son tour, la recherche peut servir de base aux décisions politiques et en ce sens, comporte le risque d’introduire ou de renforcer l’âgisme dans les pratiques. Jean-Pierre Thouez passe en revue quelques travaux empiriques en sciences sociales et montre, par le biais de certains critères théoriques et méthodologiques qui sont utilisés par les chercheurs, que la notion de vieillesse demeure largement considérée comme un « problème » et les aînés, trop souvent dépeints comme un groupe « homogène ».

Partie II : Figures de l’âge et pratiques âgistes dans la relation de soins avec l’aîné

La seconde partie du présent ouvrage vise à circonscrire les croyances et pratiques âgistes dans des sphères psychosociales précises, notamment celles concernant les relations d’aide et de soins entre les professionnels de la santé et les aînés. Ce faisant, nous passons en revue les représentations, les stéréotypes, les regards stigmatisant que peuvent parfois entretenir les professionnels de la santé a l’égard des aînés mais également leurs répercussions en termes de pratiques de soins. Il peut sembler paradoxal de penser que la relation d’aide et de soins à l’ainé soit teintée d’âgisme, particulièrement dans le contexte d’une population vieillissante. Par définition, la relation d’aide a pour but d’améliorer le bien-être physique tout autant que psychologique d’un individu. Or, c’est oublier que cette relation d’aide est largement dérivée de la culture sociale dans laquelle elle s’inscrit. Et cette culture, nous le constatons dans la première partie de l’ouvrage, demeure peu valorisante pour l’aîné, son rôle et sa place dans une société. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’aux chapitres des soins de santé, des professionnels qui les prodiguent et plus globalement, de la relation soignant-soigné, des progrès importants restent à faire.

Dans le premier chapitre de cette seconde partie, le chercheur Yves Joannette et ses collègues abordent la question du vieillir d’un point de vue médical, précisément dans une perspective physiologique. Les auteurs relèvent les nombreux mythes entourant le vieillissement physiologique, à travers lesquels ce processus est associé uniquement, voire exclusivement à un « déclin ». En outre, ces auteurs, tout en ne niant pas les changements du corps comme du cerveau à travers l’avancement en âge font, du même coup, la démonstration que les notions de « progrès », de « compensation » sont à toutes fins pratiques, évacuées de la représentation du vieillir physiologique. La réflexion menée dans ce chapitre permet donc, dans une certaine mesure, de mettre en doute l’équation stéréotypée et des plus tenaces : vieillir = déclin.

Lorsque les professionnels de la santé intériorisent les images sociétales négatives sur le vieillissement, la qualité des soins prodigués aux aînés est sans aucun doute mise en péril. Dans un contexte de vieillissement de la population actuel comme futur, il s’avère important de saisir quelles sont les représentations, les croyances et les attitudes entretenues par les futurs professionnels de la santé face aux personnes aînées. Jean Vézina montre qu’énormément de travail reste à faire à cet égard. À titre d’exemple, l’auteur souligne, dans son chapitre portant sur les attitudes des étudiants universitaires du domaine de la santé envers les personnes âgées, que « seulement deux pour cent des jeunes médecins mentionnent vouloir travailler auprès d’une clientèle âgée. » Parmi les facteurs expliquant potentiellement les attitudes sinon négatives, à tout le moins ambivalentes des nouvelles cohortes des travailleurs de la santé face au aînés, l’auteur souligne l’insuffisance, voire l’absence de formation adéquate en ce qui a trait à la thématique du vieillissement.

Dans la continuité de cette réflexion sur l’âgisme et les professionnels de la santé prodiguant des soins, Anne Bourbonnais et Francine Ducharme discutent de l’influence de certaines valeurs et croyances sur ces professionnels, comme la productivité, l’indépendance et les craintes face à la mort, qui peuvent conduire à la stigmatisation des personnes âgées, particulièrement les plus vulnérables. Plus encore, elles remettent en question certains modèles du vieillissement « en santé », lesquels contribuent à mettre l’accent sur une responsabilité individuelle face aux déficits de certains aînés et de ce fait, nourrissent l’âgisme.

La stigmatisation sur la base de l’âge peut parfois se juxtaposer à d’autres stigmas générant ainsi un cumul d’effets dénigrants sur la santé tant physique que mentale d’une personne. Les individus dont le parcours est marqué par des troubles de santé mentale font souvent les frais de l’exclusion et de la discrimination. L’aîné souffrant de tels troubles est alors à risque d’une double disqualification∕stigmatisation. Pourtant, les personnes âgées souffrant de troubles mentaux graves constituent une population peu évoquée, que ce soit en recherche ou dans la pratique des soins de santé. Ce constat est à la base de la réflexion menée dans le chapitre de Bernadette Dallaire et ses collègues. Les auteurs explorent notamment les représentations sociales et professionnelles entourant les aînés souffrant de troubles mentaux graves et tracent un portrait de la situation en ce qui concerne les services de santé qui leurs sont dispensés.

Il aurait été impensable de clore ce volet sur les soins aux personnes âgées sans aborder la délicate question de l’éthique en lien avec le thème de l’âgisme qui guide le présent ouvrage. Dans le contexte actuel des pratiques de soins, des écoles de pensées s’affrontent toujours sur la question du vieillissement dans une perspective médicale et sur la question du « sens » du vieillissement, élaborée depuis une perspective anthropologique. Ces écoles de pensée influencent forcément la dispensation des soins tout autant qu’elles nourrissent de nombreux débats (notamment celui sur le critère de l’âge pour limiter les traitements à dispenser). Le chercheur Hubert Doucet présente, de manière critique, ces écoles de pensées et propose, dans son texte, quelques orientations à privilégier dans les soins aux personnes âgées: entre l’abandon et l’acharnement, privilégier l’accompagnement, souligne-t-il.

PARTIE III : L’âgisme au travail et ses conséquences

Le monde du travail est influencé par la culture sociétale dans laquelle il évolue. En ce sens, il est imprégné, du moins en partie, des valeurs, des croyances entourant le vieillissement et à ce chapitre forcément, des défis, sinon des obstacles restent à relever. L’âgisme au travail est un véritable enjeu et pourtant, quand on le compare à d’autres formes d’exclusion, comme le sexisme ou le racisme, il est pratiquement tenu sous silence, à tout le moins peu dénoncé. Une situation des plus paradoxale dans un contexte où de nombreux secteurs de travail font et feront face à des pénuries de main-d’œuvre et où cette main d’œuvre se fait de plus en plus vieillissante. Cette troisième partie de l’ouvrage propose une réflexion sur l’âgisme au travail et ce, dans une perspective sociologique, psychologique et économique. Précisément, les manifestations de l’âgisme au travail sont explorées tout autant que leurs répercussions coûteuses pour la société, pour l’entreprise et pour le travailleur.

Dans un exercice de comparaison entre l’Europe continentale, les pays scandinaves, l’Amérique du Nord et le Japon, Anne-Marie Guillemard montre que les configurations politiques de ces pays génèrent deux cultures de l’âge, pratiquement à l’opposé à l’une de l’autre : soit une culture de l’âge basée sur l’idée de cessation anticipée d’activité, soit une autre, où prime le droit au travail à tout âge. La première engendre forcément une fragilisation, une dépréciation du travailleur avançant en âge et ce faisant, favorise son exclusion ; en revanche, la seconde encourage un vieillissement actif et surtout une reconnaissance de l’apport du travailleur âgé quant à la vitalité et la productivité de l’entreprise. Pour sortir de la logique sous-jacente à la culture de sortie précoce, l’auteur en appelle à la création de nouveaux instruments qui soient adaptés aux réalités contemporaines, soit celles d’une société où les connaissances sont mondialisées et où les temps sociaux sont flexibilisés.

La stigmatisation et la marginalisation âgistes sont coûteuses non seulement pour la société et l’entreprise mais inévitablement pour le travailleur qui en est la cible. Dans le deuxième chapitre de cette thématique de l’âgisme au travail, les auteurs Martine Lagacé et Francine Tougas montrent, depuis une approche psychologique, que les stéréotypes sur la base de l’âge fragilisent l’équilibre psychologique du travailleur avançant en âge : ce travailleur réagit à l’âgisme par un processus de désengagement virtuel, lequel mine son estime de soi et l’incite ensuite à un départ réel. En outre, les auteurs suggèrent, sur la base de résultats d’études antérieures, que la communication organisationnelle pourrait être l’un des tenants de l’âgisme au travail. Mettre fin à cette forme d’exclusion, exige, soulignent les auteurs, une approche choc, de type « tolérance zéro » à laquelle souscriront pleinement les dirigeants d’entreprises.

Le dernier chapitre de l’ouvrage consiste à quantifier les coûts de l’âgisme en milieu de travail. Il est en effet plausible de penser qu’en souscrivant à ce processus d’exclusion sur la base de l’âge, les entreprises s’auto-pénalisent et mettent même en péril leur survie à long terme en se privant de l’engagement et de la connaissance des travailleurs les plus expérimentés. Mais combien coûte précisément l’exclusion de ces travailleurs? Le chercheur Marcel Mérette effectue une première estimation du coût de l’âgisme au travail dans le contexte canadien. Une telle mesure de l’impact économique des sorties anticipées du travail est tout à fait pertinente sachant que, bien que la littérature sur l’âgisme soit relativement étoffée, très peu d’études s’intéressent à ses effets économiques. En outre, nous espérons que cet exercice d’estimation en dollars de l’impact de l’âgisme en milieu de travail, actuel comme futur, pourra contribuer à convaincre entreprises, syndicats et gouvernements d’agir. « 

Lien vers le livre sur le site de l’éditeur.

Lien vers le livre sur le site amazon : L’Âgisme : comprendre et changer le regard social sur le vieillissement

Publié dans Ressources | Laisser un commentaire

Martin Hirsch, vote censitaire et espérance de vie

Participant à l’émission de France Inter “La jeunesse, tu l’aimes ou tu la quittes”, le 27 juillet 2010, Martin Hirsch, président de l’Agence du Service Civique, a reproduit l’une des phobies et l’un des stéréotypes âgistes les plus courants :

« Une société vieillissante, c’est quand même une société angoissante. Angoissante pour les jeunes. C’est une société conservatrice, etc. »

Il en a tiré ensuite quelques conclusions surprenantes pour un démocrate :

« Il faut refaire le suffrage censitaire [[Définitivement supprimé en France en 1848, le suffrage censitaire était auparavant destiné à ne permettre de voter qu’aux “citoyens actifs” (payant un certain montant d’impôt), les “citoyens passifs” étant considérés comme incapables ou indignes d’une telle fonction…]] et donner deux voix aux jeunes quand les vieux en ont qu’une. Il faut donner autant de voix qu’on a d’années d’espérance de vie. […] Quelqu’un qui a 40 ans devant lui devrait avoir 40 voix, quand celui qui n’a plus que 5 ans devant lui ne devrait avoir que 5 voix. »

Rappelons que, régulièrement, des chercheurs se penchent sur ces questions des relations entre âge et vote : leurs travaux montrent tous qu’existe, chez une très grande majorité d’électeurs, une grande constance des votes et convictions politiques de la trentaine à la mort. Autrement dit, le fait de devenir brutalement “de droite” (autres notions associées : “conservateur”, “réactionnaire”, “sécuritaire”, etc.) une fois passé les 60 ans ou 80 ans est un mythe.

Un mythe qui n’empêche pas ceux qui le prennent pour une vérité d’en conclure que cela mériterait de revenir sur ce principe “un homme – une voix”, essentiel, fondamental, notamment parce qu’il permet d’éviter que, selon les périodes et les phobies du moment, certains décident que des sous-citoyens (parce qu’ils sont pauvres, vieux, d’origine étrangère, sans enfants, etc.) devraient disposer de moins de poids politique que d’autres.

Une telle position est d’autant plus surprenante de la part d’un homme qui, à travers ses fonctions à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris et à Emmaüs France, n’ignore pas qu’apparier le pouvoir d’un bulletin de vote avec la durée d’espérance de vie conduirait à priver surtout de cette fonction citoyenne non seulement les plus âgés, mais aussi les plus malades et les plus pauvres d’entre nous [[Rappelons que l’espérance de vie à 35 ans d’un cadre supérieur est de 46 ans, celle d’un ouvrier de 39 ans, celle d’un « inactif non retraité » de 28 ans…]]. Ce qui, somme toute, amènerait à retrouver, via une forme aussi alambiquée qu’âgiste, la vraie fonction idéologique et économique du vote censitaire : priver les pauvres de toute influence politique.

Publié dans Actualité | Laisser un commentaire

Âgisme bancaire…

Histoire relatée par Le Monde, dans l’édition du 6 août 2010, sous le titre : « Chez ING Belgique, on est aux petits soins avec les clients « gâteux » de plus de 60 ans »

 » C’est une grosse bourde, dont il se dit déjà qu’elle pourrait bien être le « flop » de l’année en termes de marketing. Mardi 3 août, la banque ING Belgique, filiale du groupe néerlandais, a suscité une vive polémique – et un bel éclat de rire – en envisageant de limiter à 1 000 euros par semaine le retrait d’argent aux distributeurs automatiques pour les personnes âgées de plus de 60 ans. Motifs ? La multiplication des arnaques et des vols de cartes de crédit et de codes, qui auraient doublé en l’espace de quatre ans et concerneraient prioritairement les clients les plus âgés.

Neuf heures après avoir affronté un tonnerre de protestations – dont beaucoup sur le thème « On n’est pas gâteux à 60 ans et on vous emm… » -, les dirigeants de la banque, désavoués par leur maison mère, ont battu en retraite. Ils n’ont pas voulu insister, « des incertitudes pouvant subsister quant à la bonne application de la mesure envisagée », ont-ils joliment expliqué… Décidément pétrie de bonnes intentions, ING Belgique va désormais s’adresser individuellement à ses « vieux » clients pour les inviter à déterminer eux-mêmes, s’ils le souhaitent, la limite de leurs retraits hebdomadaires.

Carton plein

Si elle voulait se rendre impopulaire, la banque a gagné la partie. D’autant que le monde politique s’est rué sur le dossier. Joëlle Milquet, la ministre de l’égalité des chances – que tout le monde croyait en vacances en Turquie – s’est demandée s’il fallait désormais considérer tous les plus de 60 ans comme des personnes « hors d’état de gérer leurs biens ». Le ministre des entreprises, Vincent Van Quickenborne – que l’on disait au Japon – a envoyé, via Twitter, le lien vers un site permettant de régler les formalités pour changer de banque. Le ministre régional flamand du bien-être, bien présent en Flandre, a plaidé pour « la participation pleine et entière des aînés » et promet un plan d’action en ce sens. Quant au centre pour l’égalité des chances, un organisme parapublic, il avait demandé des explications à la banque, évoquant un possible risque de discrimination basé sur l’âge.

Carton plein, décidément, d’autant que les associations de seniors ont fait chorus, que des appels au boycott ont éclos sur Internet et que la presse n’a pas manqué d’ajouter son grain de sel. « Dans une société où l’on veut maintenir les gens plus longtemps au travail, il faut cesser de les considérer comme les enfants. Eddy Merckx vient d’avoir 65 ans : devra-t-il demander un peu plus d’argent de poche à son fils Axel ? », ironise le commentateur politique de De Morgen. Il ajoute : « C’est une banque qui, aujourd’hui, considère comme vieilles des personnes de plus de 60 ans, qui est vieux jeu. »

De Standaard renchérit : « Si de telles bêtises peuvent se dérouler dans une banque, si on n’y entend aucune critique interne – ou si cette critique n’est pas écoutée -, il est compréhensible qu’une crise soit survenue dans un tel milieu. »  »

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, correspondant)

Publié dans Actualité | Laisser un commentaire

Alain Minc et les « dépenses des très vieux »

A la suite des propos d’Alain MINC, distinguant notamment les dépenses de santé de vieilles personnes, qualifiées de « luxe », de celles des plus jeunes, l’Observatoire de l’âgisme relaie cette tribune de Luc Broussy.

Alain Minc, le Cheval de Troie du recours sur succession

Alain Minc nous a tellement donné l’habitude de parler avec un aplomb teinté d’une incroyable suffisance que plus personne ne se donne le droit de contredire ses propos au risque d’apparaître comme un benêt inculte. Dans quelle confusion des valeurs sommes-nous pourtant pour que le discours d’Alain Minc sur le coût des « très vieux » n’ait pas engendré un torrent de protestations unanimes ?

Qu’a dit le conseiller du Président Sarkozy sur France Info le 7 mai dernier ? « Nous avons 4 sujets de dérapage » a-t-il commencé, « les retraites, le déficit de l’Etat (…) les collectivités locales (…) et puis il y a un 4ème problème dont on ne parle jamais c’est l’effet du vieillissement sur les hausses des dépenses d’assurance maladie et la façon dont on va le financer. »

« Je vais vous l’illustrer à travers un exemple qui me fascine et où je vais tenir un propos peut-être plus progressiste que ce que vous avez vous-même en tête (sic…). En tout cas, c’est ce que m’a dit un jour un syndicaliste. Moi, j’ai un père qui a 102 ans. Il a été hospitalisé 15 jours en service de pointe. Il en est sorti. La collectivité française a dépensé 100.000 euros [[Note de l’Observatoire : depuis, Alain Minc a indiqué qu’il avait gonflé ce chiffre pour les besoins de sa propre démonstration et que le coût réel était plutôt de l’ordre de 10 000 euros. On apprécie à sa juste valeur une telle preuve d’honnêteté intellectuelle…]] pour soigner un homme de 102 ans. C’est un luxe immense, extraordinaire. Pour lui donner quelques mois, ou j’espère, quelques années de vie. Je trouve aberrant que quand le bénéficiaire a un patrimoine ou quand ses ayant-droits ont des moyens, que l’Etat m’ait fait ce cadeau à l’œil. Et donc je pense qu’il va bien falloir s’interroger sur le fait de savoir comment on récupère les dépenses médicales sur les très vieux en mettant à contribution ou leur patrimoine quand ils en ont un ou le patrimoine de leurs ayant-droits. Et ça, j’attends de voir dans le programme socialiste, ce serait au programme socialiste de dire ce genre de choses ».

Non, le vieillissement n’est pas la cause majeure
de l’explosion des dépenses de santé.

Du premier poujadiste venu, une telle assertion n’aurait pas parue plus aberrante que cela. Car en effet, le raisonnement est tentant : les « très vieux » ont une forte consommation de soins ; les « très vieux » seront de plus en plus nombreux donc…les «très vieux » seront la cause principale, dans les 40 prochaines années, de l’explosion des dépenses de santé. Tentant en effet…mais totalement faux ! Et Alain Minc, qui n’est justement pas le premier venu, ne peut l’ignorer.

Un récent rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM) vient, fort opportunément le rappeler. Certes, la consommation de soins est une fonction croissante de l’âge. Les plus de 75 ans représentent 8% de la population mais 20% des dépenses. Mais ici la dépense n’est pas liée à l’âge mais bien… à la maladie. Le nonagénaire qui n’est pas malade consommera peu de soins. Mais il est vrai que les maladies se concentrent sur le grand âge. Autrement dit, les « très vieux » sont de gros consommateurs de soins non parce qu’ils sont « vieux » mais parce qu’ils sont « malades » !

Le poids des dépenses des « très vieux » restent au demeurant à relativiser. Ainsi, les « plus de 85 ans » consomment en France autant de dépenses de soins que les « moins de 10 ans ». Faut-il dès lors s’interroger sur la limitation des soins à ces sales gosses qui dépensent trop ? Quant aux dépenses de soins engendrées lors de la dernière année de vie, dont on sait qu’elle est l’année la plus « consommatrice de soins », elles représentent 8% de la dépense totale d’une vie.

Le rapport du HCAAM à la suite de tous les travaux scientifiques menés ces dernières années (ceux de Brigitte Dormont notamment) montre enfin que l’impact du vieillissement sur la hausse des dépenses de santé est totalement mineur. Ainsi, la part des dépenses de santé dans le PIB de « l’Europe des 15 » devrait passer de 7,7% en 2005 à 12,8% en 2050, soit une hausse de 5,1 points. Or, sur ces 5,1 points, le seul impact du vieillissement démographique pèse pour…0,4 point ! Tous les experts sérieux le savent : ce sont les incidences des progrès technologiques ainsi que les modes de consommation qui sont les principales causes de la croissance des dépenses.

On le voit d’ailleurs à travers les exemples étrangers. Quel est le pays où le vieillissement de la population a été le plus massif ? Le Japon, pays dont les dépenses de santé sont passées en 1960 à 2006 de 3 à 7 points de PIB. Dans le même temps, les Etats-Unis et la France, où la tendance au vieillissement était nettement moindre, connaissaient une évolution des dépenses de santé de 7 à 15% du PIB pour les premiers et de 4 à 11% pour la seconde… Expliquez avec de telles statistiques que le vieillissement constitue la cause essentielle de l’explosion future des dépenses est une aimable galéjade.

Mais au-delà de son caractère scientifiquement et statistiquement totalement erroné, le propos d’Alain Minc choque plus encore sur le plan des principes.

Car, à travers son raisonnement, il met ni plus ni moins à mal le cœur même du modèle social français d’assurance maladie. Celui-ci est en effet basé sur la solidarité entre malades et bien-portants. Tout le monde cotise -y compris, faut-il le rappeler, les retraités. Et ne reçoivent que ceux qui, à un moment donné, ont besoin du soutien de la collectivité parce qu’ils sont malades. Ce modèle, Alain Minc, lui fait « souffrir » deux exceptions : le malade ne doit pas être ni « très vieux », ni trop riche.

En stigmatisant le-salaud-de-vieillard-qui-coûte-des-milliers-d’euros-à-la-collectivité pour grappiller quelques mois supplémentaires de vie, Alain Minc est à la limite de l’abject. Mais tel un gros malin, il a pris pour exemple celui…de son propre père afin de ne pas être soupçonné de parler uniquement pour les autres. Bien joué ! Son propre père a 102 ans. Un âge censé être canonique. Or, si la France comptait 200 centenaires en 1950, elle en compte 20.000 aujourd’hui et ce chiffre, en 2050, est évalué entre 80.000 et 150.000 ! Commencer à s’interroger sur la légitimité de délivrer des soins coûteux à des assurés sous prétexte de leur âge est socialement et humainement détestable. On en reparlera lorsqu’Alain Minc lui-même aura 100 ans…

Mais Minc est plus fin : il stigmatise le vieux « riche », celui qui a du patrimoine ou dont les enfants « ont les moyens ». Peut-être pour exciter les hordes de « jeunes pauvres en bonne santé » qui en ont assez de payer pour des « vieux malades riches de 102 ans »… Ce faisant, il attise un peu plus une potentielle « guerre des âges » et jette par le balcon le principe même de solidarité entre générations.

En conclusion de son propos, l’élève Minc tente de se faire aussi retors que son maître. Mais n’est pas Sarkozy qui veut. En feignant de s’étonner que sa mesure n’ait pas été promue par le Parti Socialiste, il tente de donner à sa proposition scandaleuse une coloration de justice sociale.

Je pense bien au contraire qu’il est de l’honneur de la gauche de se battre de toutes ses forces pour que Liliane Bettencourt ou le papa d’Alain Minc puissent être couverts jusqu’à leur dernier jour par le système de solidarité qu’on appelle « Sécu » ! Car il est quand même assez indécent que ceux qui ont instauré le «bouclier fiscal » ou allégé fortement les droits de succession soient ceux-là mêmes qui aujourd’hui prennent prétexte du niveau de patrimoine pour limiter l’accès à la solidarité nationale !

Mais la sortie d’Alain Minc était suffisamment préparée pour ne pas croire deux secondes à une improvisation malheureuse de sa part. Sur fond de crise, ses propos n’avaient qu’un seul objectif : préparer les esprits à une prochaine loi sur la dépendance qui fera appel au patrimoine des personnes âgées dépendantes. Toujours rejeté jusqu’ici, y compris dans les rangs de l’UMP, le recours sur succession doit progressivement apparaître comme une mesure « raisonnable ». Par cette provocation, Alain Minc n’a joué là que le rôle du cheval de Troie.

Luc BROUSSY,
Conseiller Général PS du Val d’Oise,
Directeur du Mensuel des Maisons de Retraite

Publié dans Actualité | Laisser un commentaire

L’âgisme envers les aînés : état de la situation

Les publications à la fois riches, synthétiques et claires sur l’âgisme sont très rares en français. Aussi est-ce avec beaucoup de plaisir et d’intérêt que nous relayons ci-dessous l’excellent texte que vient de publier sur le sujet de l’âgisme envers les aînés le Conseil des aînés du Québec.

L’intégralité de l’avis en format pdf :

Extrait de l’introduction

Par cet avis, le Conseil des aînés du Québec souhaite faire le point sur les
connaissances existantes au sujet de l’âgisme, en plus de susciter une réflexion et des échanges en vue de diminuer, voire d’éliminer, autant que possible, ce phénomène qui risque de s’amplifier avec le vieillissement de la population québécoise. Pour ce faire, le Conseil propose, dans les deux premiers chapitres de cet avis, de répondre aux questions suivantes :

1) Qu’est-ce que l’âgisme ?
2) Quelle est l’origine de l’âgisme ?
3) Quelle est l’ampleur de l’âgisme ?
4) Quelles sont les conséquences de l’âgisme ?

Le premier chapitre est consacré à l’éventail de définitions relatives à l’âgisme,
ainsi qu’aux diverses causes pouvant en expliquer l’origine et la persistance. Le deuxième chapitre présente diverses manifestations d’âgisme ainsi que les
conséquences engendrées par ce phénomène.

Le troisième chapitre présente les principaux champs d’action répertoriés dans la littérature au sujet de l’âgisme. Les champs d’action retenus sont l’information et la sensibilisation, la formation, la participation citoyenne, ainsi que l’adaptation de la société au processus de vieillissement individuel et collectif. Pour chacun d’eux, des solutions québécoises et internationales ont été étudiées, afin de déterminer les principales cibles d’intervention qui font l’objet de réflexions et de pistes de solution présentées au chapitre 4 de cet avis. . »

Publié dans Réflexions | Laisser un commentaire