Jeunes, violence, justice : contre les stéréotypes et les idées fausses

Parmi les stéréotypes âgistes les plus courants, ceux qui systématiquement associe jeunesse et violence.

Cela rend d’autant plus plus précieux les précisions suivantes :

Idées fausses sur la justice des mineur.e.s : déminons le terrain !

10 réponses pour en finir avec les préjugés orchestrées par le SNPES-PJJ-FSU, la CGT-PJJ et le Syndicat de la magistrature

Ce petit guide en est un prélude…

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe ; ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres ».

Qui a prononcé cette phrase ? Le dernier candidat déclaré pour les élections présidentielles ? Les promoteurs de la dernière loi sécuritaire réformant la justice des mineurs ?…

Les contemporains de Socrate, qui est l’auteur de ces mots, devaient également penser que les jeunes entrent dans la délinquance de plus en plus tôt, que les filles sont de plus en plus violentes et que des discours et dispositifs sévères sont efficaces pour lutter contre la délinquance juvénile… Autant d’idées fausses qui circulent encore aujourd’hui, surtout dans un contexte de campagne électorale où la question de la délinquance des jeunes est irrémédiablement évoquée et instrumentalisée… Dans ce petit guide, nous vous proposons de les déconstruire.

Là où l’ordonnance de 1945 voyait les enfants comme des adultes en devenir, la multiplication des injonctions sécuritaires à l’égard de l’institution judiciaire et du champ éducatif et la réactivation d’un discours remettant en cause la particularité de la période de l’enfance, en fait, tous les jours, un peu plus des adultes en miniature, conception qui légitime la mise à mal de la spécificité de la justice des mineur.e.s.

Malgré une riche et foisonnante documentation et de nombreuses recherches, le fantasme d’une justice des mineur.e.s trop lente, trop indulgente et inefficace, continue de prospérer. et Il est ainsi toujours difficile pour celles et ceux qui portent une vision ambitieuse de la prise en charge des enfants de porter une conception dégagée des stéréotypes de classe et de genre, rappelant que le discours sur la jeunesse et la délinquance juvénile renvoie, de tous temps, à notre rapport aux comportements qui interpellent, aux manifestations de mal-être, à la déviance à la loi pénale et à notre relation à la notion de protection.

Dans un contexte où la spécialisation, la dimension éducative, l’utilisation d’outils diversifiés et financés qui marginalisent l’enfermement, sont gravement mises à mal depuis le début du XXIème siècle dans le traitement de la délinquance juvénile, il nous semblait primordial – pour contribuer à réhabiliter une justice des mineur.e.s comme levier de protection et d’émancipation – de déminer sur le terrain des idées reçues.

Pour favoriser un regard transversal, savant et pluriel sur ce sujet, nous avons fait appel à plusieurs personnalités dans le domaine de la sociologie, du droit, de l’histoire, de l’action éducative pour participer à ce chantier.

Faux !

L’ordonnance du 2 février 1945 n’est plus adaptée aux jeunes d’aujourd’hui. Par Christophe Daadouch, juriste.

Les jeunes entrent dans la délinquance de plus en plus tôt. Par Laurent Mucchielli, sociologue

La justice des mineur.e.s est lente. Par Odile Barral, présidente du Tribunal pour enfants de Toulouse.

…. Et elle est laxiste et inefficace. Par Eric Bocciarelli, magistrat à Nancy.

Les filles sont plus violentes et de plus en plus nombreuses à commettre des délits. Par Véronique Blanchard, éducatrice à la PJJ, responsable du Centre d’exposition historique ‘Enfants en justice’.

Les enfants roms sont tou.te.s des voleur.euse.s. Par Violaine Carrère, GISTI.

Les parents des jeunes délinquant.e.s sont démissionnaires. Par Guy Hardy, assistant social.

Les jeunes délinquant.e.s sont tou.te.s d’origine des quartiers populaires. Par Laurent Mucchielli, sociologue.

Les mineur.e.s étranger.ère.s isolé.e.s trichent sur leur situation. Par Françoise Dumont, présidente de la Ligue des Droits de l’Homme.

La menace de peines lourdes peut enrayer la délinquance juvénile. Par Nicolas Sallée, sociologue.

Un passage par la prison apportera aux jeunes un cadre et les remettra dans le droit chemin. Par Cécile Marcel, Directrice de l’Observatoire international des prisons – Section française

1/ L’ordonnance du 2 février de 1945 n’est plus adaptée aux jeunes d’aujourd’hui. FAUX.

Par Christophe Daadouch, juriste, formateur dans les collectivités territoriales et dans les écoles de travail social.

Il est régulièrement assené par nombre de politiques : « On n’est pas mineur aujourd’hui comme on l’était en 1945″. Ou encore « Comment voulez-vous qu’un texte de 1945 puisse s’appliquer aux mineurs d’aujourd’hui ? »

Or, le texte de 1945 n’a plus en commun avec sa version d’origine que son titre, de rares articles et la liste de ses signataires. Car pour le reste il a été profondément réécrit au gré des alternances politiques.

Précisons d’emblée que l’ordonnance de 1945 est un texte procédural mais ne définit pas, par essence, la délinquance ni des mineurs ni de quiconque. Cela relève du code pénal. Or celui-ci n’a cessé d’être modifié et nombre de dispositions ont été adoptées pour répondre aux évolutions de la délinquance et en particulier de celles des mineurs. Du squat des halls d’immeubles au happy slaping, chaque réforme pénale intègre les dernières tendances du passage à l’acte des jeunes.

Quant à l’ordonnance, si l’on regarde la dernière modification de chacun des 80 articles de ce texte : 90% des articles ont été modifiés et, pour certains, plusieurs fois, ce qui porte à 8 le nombre d’articles qui datent encore de 1945. 65 de ces articles ont été modifiés pour la dernière fois entre 2000 et 2016.

Certes il n’y a jamais eu de refonte globale et le texte est complexe car composé d’un mille-feuille de dispositions votées par à coups. Pour autant sa philosophie reste aujourd’hui d’actualité. Elle repose sur quelques idées simples : un mineur délinquant est un enfant en danger, plus que l’acte ce qui importe c’est le contexte du passage à l’acte, un mineur est un être en évolution, les réponses éducatives doivent précéder toute réponse coercitive, la procédure et les peines doivent protéger la vie privée du mineur et permettre sa réinsertion. Certes les infractions ont changé, les mineurs – et les majeurs – ne sont plus les mêmes. Pour autant ces grands principes d’hier restent contemporains. Sauf à considérer qu’un enfant délinquant n’est plus un enfant…

2/ Les jeunes entrent dans la délinquance de plus en plus tôt. FAUX.

Par Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS, rattaché au Laboratoire Méditerranéen de Sociologie (LAMES, Aix-en-Provence).

L’affirmation selon laquelle les délinquants sont « de plus en plus jeunes et de plus en plus violents » remonte au moins à la fin du 19ème siècle (voir L. Mucchielli, L’invention de la violence, Paris, Fayard, 2011). Dès lors, si les délinquants rajeunissaient continuellement depuis plus d’un siècle, on s’attendrait à ce que, bientôt, les nourrissons braquent les banques… Les recherches scientifiques invitent à réfléchir plutôt aux quatre problèmes suivants.

Au plan statistique, il faut distinguer les données qui proviennent du comptage de l’activité des institutions prenant en charge les jeunes et celles qui proviennent des enquêtes en population générale (qui interrogent directement et anonymement des échantillons de jeunes). Sur les 20 dernières années, les premières indiquent des hausses tandis que les secondes indiquent une stagnation globale voire des baisses partielles. Conclusion : ce ne sont pas les comportements qui changent mais leurs prises en charge. La question du rajeunissement se pose dans ce cadre. Dès lors que l’on s’inquiète et que l’on judiciarise de plus en plus les illégalismes juvéniles, les seuils de déclenchements de la réaction institutionnelle s’abaissent, l’on attrape plus de monde et cela commence plus tôt. Exemple : le harcèlement mobilise aujourd’hui les pouvoirs publics dès l’école primaire, cela ne signifie pas que les comportements concernés soient nouveaux ni plus nombreux.

L’évolution des modes d’éducation parentale et des relations entre adultes (plus d’anonymat, moins de solidarité) conduit parfois à un relâchement des cadres éducatifs et un affaiblissement de l’autorité des adultes.
Ceci est une vraie question mais qui n’est pas centrale en matière de délinquance. Les jeunes qui basculent durablement dans la délinquance sont déterminés par d’autres facteurs : carences affectives précoces, violences intrafamiliales, échec scolaire, facteurs collectifs d’entraînement dans le quartier, absence de perspective d’insertion… Et, aujourd’hui comme hier, ces « carrières délinquantes » (au sens d’un engagement durable et assumé dans la délinquance) se fixent en moyenne vers l’âge de 15 ans.

Le débat public se désintéresse d’une autre question autant sinon plus importante : quand est-ce que la délinquance s’arrête ? Le chômage de masse qui frappe les jeunes peu ou pas diplômés constitue un obstacle majeur à la réinsertion. Il est ainsi probable que l’on assiste non pas à un rajeunissement mais plutôt à un vieillissement de la délinquance.
Si les petite et moyenne délinquances concernent surtout des jeunes, d’autres formes de délinquance aussi graves mais beaucoup moins visibles ne connaissent pas de limite d’âge. C’est notamment le cas des diverses formes de délinquance se rencontrant parmi les élites économiques et politiques.

3/ La justice des mineur.e.s est lente. VRAI / FAUX.

Par Odile Barral, présidente du Tribunal pour enfants de Toulouse, ancienne Secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature.

VRAI Pour juger un jeune en devenir il est essentiel de comprendre sa situation familiale et sa personnalité par une évaluation approfondie et de lui permettre d’évoluer dans le cadre de mesures d’accompagnement : suivi éducatif , dispositifs permettant d’engager une formation professionnelle, de travailler sur des addictions (cannabis, alcool, jeux vidéos…) parfois placement. Un temps de maturation est nécessaire pour que le mineur prenne conscience des conséquences de son acte pour les victimes , pour son entourage et puisse s’interroger sur les raisons de cet acte, mal-être, difficultés à gérer ses émotions, influence du groupe…Une sanction n’a évidemment de sens pour le jeune et pour la société que si cette prise de conscience est intervenue, permettant une insertion sociale de l’intéressé et une lutte efficace contre la récidive.

Par ailleurs, le manque de moyens de certains services éducatifs et tribunaux peut aboutir à ce que le tribunal pour enfants ait des difficultés à juger toutes ses affaires dans le délai souhaité.

FAUX Si le jugement de l’affaire a lieu lui plusieurs mois après la commission des faits, une réponse rapide est toujours donnée au mineur : rappels à la loi pour les petites affaires, convocations remises par les services de police, présentation du mineur au juge à la sortie de la garde à vue. La première rencontre avec un éducateur et un juge des enfants intervient au plus tard dans les semaines suivant l’interpellation et permet de reprendre avec le mineur les conséquences de son acte et d’instaurer une évaluation, une réparation ou un suivi éducatif. Le mineur est informé ce jour-là que le jugement dépendra de son évolution dans les mois suivants. En cas de suivi éducatif, le mineur et sa famille doivent rencontrer le service dans les cinq jours. La réponse donnée par la justice des mineurs est donc rapide malgré la pauvreté des moyens attribués. Mais attention à ne pas confondre vitesse et précipitation avec la tendance à la multiplication de procédures rapides qui nuisent au bon traitement des situations !

… Et elle est laxiste et inefficace. FAUX.

Par Eric Bocciarelli, magistrat à Nancy, ancien secrétaire général du Syndicat de la magistrature.

La justice refuse de juger l’enfant qui commet une infraction comme un majeur, elle tient compte de son âge, son discernement, sa vulnérabilité…Elle soutient qu’un adolescent en crise ne se résume pas aux actes posés. Elle cherche à en connaître les causes pour y remédier, soutenir la famille dans l’éducation et aider le mineur auteur, qui est un mineur en danger.

Haro sur une justice d’un autre temps ? on l’accuse de laxisme et d’inefficacité pour mieux s’en débarrasser.

Il faut le dire, c’est un faux procès. Le taux de réponse pénale est plus élevée pour les mineurs que pour les majeurs. En réalité, la société ne tolère plus les incivilités et le parquet ne classe quasiment plus d’affaires sans suite pour les mineurs. Les mesures éducatives sont exigeantes et parfois s’enchaînent : réparation pénale, suivi éducatif, activité de jour, placement en foyer, ou en centre éducatif renforcé.

De véritables peines sont régulièrement prononcées par les tribunaux pour enfants. Les enfants peuvent aller en prison à partir de 13 ans, et 4703 peines d’emprisonnement ferme ont été prononcées à leur encontre en 2015. A ce jour plus de 700 mineurs sont incarcérés, et parfois pour de longues années. Récemment, une cour d’assises a rejeté l’excuse de minorité pour condamner à la réclusion criminelle à perpétuité… sous les applaudissements du public.

Cependant si la justice pénale des mineurs est efficace, ce n’est pas parce qu’elle est de plus en plus sévère, c’est grâce à la spécialisation des intervenants, à la prévention, à la prise de risque et à la diversité des réponses.

4/ Les filles sont plus violentes et de plus en plus nombreuses à commettre des délits FAUX.

Par Véronique Blanchard, éducatrice à la Protection judiciaire de la Jeunesse, responsable du Centre d’exposition historique ‘Enfants en justice’, historienne. Co-auteure avec David Niget de « Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles », Paris, Textuel, 2016.

Les médias ces dernières années semblent être unanimes à montrer l’évolution explosive et dramatique de la violence et de la délinquance juvéniles féminines. Selon les observateurs, on assisterait là, au mieux, à un effet logique de la fin de la différence des sexes, au pire, à une crise morale si profonde que même les filles deviendraient des sauvageonnes. En regardant les statistiques de manière diachronique, c’est-à-dire dans le temps long on observe en fait que les femmes et les filles sont ultra minoritaires dans les statistiques de la délinquance.

Pour les mineures cela oscillent entre 10 % et 15 % des poursuites, et moins de 2% pour l’incarcération et ce de manière fort stable. Ces chiffres attestent davantage des inflexions des politiques pénales que de l’évolution des illégalismes réellement commis. L’annonce des chiffres de la délinquance féminine juvénile depuis 2010 témoigne surtout d’un emballement médiatique qui confine à la « panique morale ». En réalité, la violence des filles fait régulièrement événement dans l’histoire- ce qui prouve qu’elle a toujours existé – elle est alors perçue comme une nouvelle menace. L’émotion que suscite son surgissement est à la hauteur de son invisibilité sociale, laquelle est avant tout la conséquence d’une domination politique. Reconnaître aux filles la possibilité de se comporter avec violence, ce serait aussi leur reconnaître un statut dans la cité.

5/ Les enfants roms sont tou.te.s des voleur.euse.s. FAUX.

Par Violaine CARRERE, GISTI

Bien sûr, il y a parmi les Roms, comme dans toute population, des délinquants. Curieusement, les faits qui sont mis en avant portent quasiment tous sur des mineurs voleurs. Doit-on en conclure qu’il y aurait là une spécificité culturelle ? Un usage des enfants consacrés au vol institué chez les Roms ?

En Île-de-France, selon la police, sur l’ensemble des voleurs mineurs, ceux qui vivent en bidonville seraient 400. Rapporté au nombre d’enfants vivant dans la région en bidonville – qui ne sont pas tous des Roms – ce chiffre représente 5 à 10 %. La très grande majorité des enfants Roms, donc, d’évidence, ne sont pas des voleurs.

En fait, quand on étudie de plus près le phénomène, on découvre que ces mineurs voleurs viennent de quelques quartiers ou villages particuliers. Il y a ainsi 3-4 groupes en Région parisienne, connus des services de police, qui pratiquent l’exploitation de jeunes enfants, les contraignant à la mendicité, au vol. On est là face à un phénomène de traite, comme il en existe dans d’autres populations, et qui devrait être combattu comme tel.

Or tout se passe comme s’il était dénié à certains enfants – les enfants Roms davantage que les autres – la possibilité d’être à la fois délinquants et victimes.

Historiquement, les textes mettaient en avant le fait qu’un mineur délinquant est un mineur en danger. L’ordonnance de 1945 relative à l’enfance délinquante pose le primat de la nécessité de protéger.

Cependant, la tendance est de plus en plus à considérer qu’on ne saurait être à la fois délinquant et en danger. Les jeunes Roms qui commettent des délits ne sont pas assez en danger pour être pris en charge par les services de l’Aide sociale à l’enfance, pas assez délinquants pour entrer dans les dispositifs judiciaires. Résultat, aucun mineur victime de vol forcé n’a jusqu’à présent été reconnu comme victime ! Et lorsqu’une de ces petites victimes est découverte, la « réponse » pénale apportée est généralement l’incarcération… non de l’adulte coupable d’avoir poussé, obligé au vol, mais de l’enfant !

S’agissant des Roms qui sont contraints de vivre en bidonvilles, les politiques d’expulsions de terrain à répétition rendent plus que difficile d’assurer la continuité des dispositifs de surveillance, d’enquête sociale, de suivi éducatif (pour ne pas parler de la scolarisation et des soins…). Or la vie dans une telle situation de précarité est évidemment de nature à produire de la délinquance.

Comme les familles Roms sont ballottées d’une commune à une autre, la question de savoir de qui elles relèvent est toujours renvoyée à d’autres : ces familles sont-elles de notre compétence ? De notre territoire ? Sont-elles d’ici ?

On dirait que tout le monde s’entend à ce qu’elles ne soient de nulle part. Et que les enfants Roms victimes d’exploitation restent sans protection aucune, ce qui permet d’entretenir le mythe, régulièrement réactivé, du Rom par nature voleur.

6/ Les parents des jeunes délinquant.e.s sont démissionnaires. FAUX.

Par Guy Hardy, assistant social, formateur en approche systémique. Auteur de « S’il te plaît, ne m’aide pas ! L’aide sous injonction administrative ou judiciaire ».

Nous savons qu’il serait tellement politiquement correct de penser que les familles des jeunes sont démissionnaires. Quelle belle explication simpliste de la délinquance des mineurs.

Pourtant notre pratique quotidienne nous démontre tout le contraire. Pourvu qu’on invite les père et mère de ces jeunes à se mobiliser, ceux-ci signent présents. Mais bien-sûr, il nous faut développer des méthodologies qui, bien plus que de se centrer sur leurs manques, carences, défaut de.., les (re)mettent en posture de compétences. Comme de nombreux parents nous l’ont d’ailleurs dit, bien plus que démissionnaires, ils se vivent si souvent démissionnés, mis à l’écart des responsabilités qu’ils souhaiteraient continuer à prendre et à assumer. Comme si l’acte délictueux posé par leur enfant concourrait à leur mise à l’écart, à leur stigmatisation de parents inadéquats.

Faire ce pari de travailler ensemble, dans un partenariat où parents et éducateurs apposent leurs compétences plutôt que de les opposer constituent le socle autour duquel devrait se construire tout projet d’intervention. Et même s’il est évident que l’acte délictueux crée une crise familiale, peut entrainer une réaction de recul et de repli des parents, par culpabilité, honte, révolte, … c’est à nous, professionnels, de renforcer ce que cet acte risque de fragiliser.

7/ Les jeunes délinquant.es sont tou.te.s d’origine des quartiers populaires. FAUX.

Par Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS, rattaché au Laboratoire Méditerranéen de Sociologie (LAMES, Aix-en-Provence).

Il existe plusieurs formes de délinquance juvénile. Pour simplifier, on peut distinguer trois types de processus et de situations (voir L.Mucchielli, dir., La délinquance des jeunes, Paris, La Documentation française, 2015). Une première forme, qu’on peut qualifier par exemple d’initiatique, implique des préadolescents et des adolescents originaires de tous les milieux sociaux, qui n’ont pas nécessairement de problèmes familiaux ni scolaires, mais qui, souvent sous la pression du groupe, commettent des transgressions. Bagarres, vols, dégradations… Les faits sont rarement graves mais cela concerne une bonne partie d’une classe d’âge.

Une deuxième forme peut être qualifiée de pathologique dans le sens où elle concerne au contraire une petite minorité de jeunes qui ont des problèmes d’équilibre psychologique et de contrôle des émotions. Les causes sont d’ordre familial, elles s’enracinent dans diverses formes de carences et/ou de traumatismes vécues durant l’enfance (carences affectives précoces, violences psychologiques, physiques et/ou sexuelles…). Les psychologues en parlent mieux que les sociologues. Ces pathologies peuvent se rencontrer également dans tous les milieux sociaux mais elles sont plus fréquentes dans les familles pauvres car, comme l’ont montré de nombreuses études (récemment celles de Serge Paugam et ses équipes), la précarité dés-insère les individus des normes et des rythmes de la vie sociale, elle les enferme dans leurs problèmes personnels et elle exacerbe les conflits conjugaux et familiaux.

Une troisième forme renvoie à ce que Denis Salas a appelé un jour la délinquance d’exclusion. J’entends par là les grands adolescents et les jeunes adultes qui font véritablement carrière dans la délinquance quelque part entre 15 et 30 ans, et qui constituent la « clientèle » ordinaire des services de police et de justice. Les jeunes de ce type sont clairement surreprésentés dans les quartiers populaires des villes et dans les familles pauvres des villages. La raison principale est qu’ils cumulent deux exclusions sociales. La première est l’exclusion scolaire (ce sont des jeunes précocement en échec), la seconde l’exclusion économique (ce sont des jeunes qui n’ont pas de véritables perspectives d’insertion professionnelle donc d’intégration sociale). Et lorsque des jeunes cumulent le type 2 et le type 3 (gros problèmes familiaux + échec scolaire + absence de perspective d’insertion), l’on a alors affaire aux cas les plus lourds et les plus difficiles à prendre en charge quelles que soient les structures plus ou moins fermées qui les hébergent fréquemment. A ces facteurs structurels s’ajoute également un facteur résidentiel. Au sein même des milieux populaires, ce que l’on pourrait appeler l’« offre délinquante » est inégale selon les quartiers. Là où elle est la plus forte, les effets d’aspiration des jeunes les plus fragiles vers la délinquance est également la plus forte. Il en est d’ailleurs probablement de même avec les phénomènes de radicalisation.

8/ Les mineur.e.s étranger.ère.s isolé.e.s trichent sur leur situation. FAUX.

Par Françoise DUMONT, présidente de la Ligue des Droits de l’Homme.

Le climat de suspicion qui sévit depuis plusieurs années en France tend à faire de tous les étrangers des fraudeurs dont le seul souci serait de profiter des avantages que leur procurerait leur statut. Les mineurs n’échappent pas à ces stéréotypes honteux et pourtant…

Le recours aux tests osseux est aujourd’hui la méthode la plus utilisée pour déterminer l’âge des mineurs qui sollicitent la prise en charge par l’Etat au titre de l’enfance en danger. Ces tests sont pratiqués depuis plusieurs décennies sur les jeunes étrangers dont la minorité est mise en doute. Ils consistent essentiellement en une radiographie du poignet et de la main gauche de l’intéressé et de comparer ce document à un atlas de référence élaboré dans les années 1930 à partir de radiographies d’enfants et d’adolescents américains blancs issus de classe moyennes. La liste est longue des institutions qui ont dénoncé le manque de fiabilité de ces tests osseux, dont il est avéré qu’ils intègrent une marge d’erreur d’au moins 18 mois. D’ailleurs, les conclusions des rapports médicaux s’expriment toujours sous la forme d’une fourchette approximative « entre 17 et 22ans ». Sage précaution mais lourdes de conséquences, puisque selon que le juge retient la fourchette basse ou la fourchette haute, la minorité du jeune est reconnue ou non et sa prise en charge acceptée ou rejetée. Parmi les institutions dénonciatrices de cette méthode, citons le Haut Conseil à la santé publique qui, en 2014, demandait carrément de la proscrire, mais aussi le Défenseur des droits et la Commission nationale consultative des droits de l’Homme…

L’autre élément qui peut amener à considérer que le jeune « ment » repose sur l’examen des actes d’état civil qu’il présente. Souvent, les papiers détenus par le jeune sont considérés, à priori, comme faux, alors même qu’ils sont rédigés selon la forme en usage dans le pays concerné. Par ailleurs et dans tous les cas, la charge de la preuve en cas de contestation relative à un acte d’état civil étranger repose sur l’administration, c’est-à-dire sur la partie qui conteste la validité de l’acte. Dans les faits, le jeune mineur se trouve pourtant sommé de démentir les accusations de « falsification » dont il fait l’objet, alors même que de par sa situation même, il est souvent bien démuni pour entreprendre de telles démarches.
Les mineurs isolés étrangers font aujourd’hui l’objet d’une véritable présomption de majorité. La France se grandirait en les créditant, au contraire, d’une bienveillante présomption de minorité.

9/ La menace de peines lourdes peut enrayer la délinquance juvénile. FAUX .

Par Nicolas Sallée, professeur de sociologie, Université de Montréal. Auteur de « Éduquer sous contrainte. Une sociologie de la justice des mineurs. » Paris, Éditions de l’EHESS, 2016.

L’idée commune selon laquelle un durcissement des peines permettrait de réduire la délinquance s’appuie entre autres sur une théorie criminologique dite « de la dissuasion ». Celle-ci postule que l’on peut empêcher quelqu’un de commettre un délit ou un crime par la crainte de ses conséquences. Sur le fond, cette théorie sous-tend une représentation du délinquant comme un acteur rationnel, capable de calculer les coûts et les bénéfices de ses actions avant de commettre un acte délictuel ou criminel. Alors secrétaire national du Parti socialiste chargé de la sécurité, Julien Dray appelait, lors des rencontres nationales sur la sécurité, tenues à Évry en octobre 2001, à se « [référer], pour une fois, aux préceptes des économistes néo-classiques : pour l’homo-oeconomicus rationnel, le prix de la possible punition doit excéder les bénéfices attendus du délit ». Gagnant du terrain à mesure que s’impose et se diffuse la conception néolibérale d’un individu gestionnaire et responsable de ses actes, cette représentation du délinquant est pourtant très éloignée des formes les plus concrètes de l’engagement (et du désengagement) des adolescents dans des carrières délinquantes. Comme le concluait il y a maintenant plus de soixante ans la première vaste enquête sur le devenir des jeunes autrefois dits « anormaux », menée entre 1947 et 1950 par des psychiatres de l’enfance, les principaux facteurs de non-engagement ou de désengagement de la délinquance sont à rechercher du côté des « évènements de la vie » : mariage, possibilité d’étude, travail, etc. Ces résultats, inédits à l’époque mais aujourd’hui corroborés par de nombreux travaux sociologiques consacrés aux déviances et à la délinquance juvénile, ont justifié la mise en place d’un modèle de justice qui devait être prioritairement fondé, non sur la punition ou la menace de la punition, mais sur le suivi des jeunes aussi proche que possible de leur milieu habituel de vie, de manière à les accompagner dans leur passage vers la vie adulte. Les travaux menés en sociologie de la prison permettent d’enfoncer le clou : loin de dissuader, l’incarcération tend, au contraire, à consolider l’identité délinquante de jeunes en quête de repères, tout en faisant obstacle, par la stigmatisation qu’elle produit, aux opportunités de réinsertion.

Ainsi doit-on comprendre l’une des principales ambitions de l’ordonnance du 2 février 1945, consistant à inscrire dans le droit la nécessité d’une réflexion sur les origines socioéconomiques et psychosociales de la délinquance juvénile. Autant qu’individuelle, la responsabilité était pensée comme collective. Dans un contexte de fragilisation croissante du marché du travail et de précarisation des conditions d’existence des classes populaires, cette ambition éducative devrait, plus que jamais, être soutenue. Depuis le milieu des années 1990, elle ne cesse pourtant d’être battue en brèche, au nom d’une rhétorique punitive souvent plus fondée sur la promesse de gains électoraux que sur l’observation attentive des causes de la délinquance.

10/ Un passage par la prison apportera aux jeunes un cadre et les remettra dans le droit chemin. FAUX.

Par Cécile Marcel, Directrice de l’Observatoire international des prisons – Section française.

Si le nombre de mineurs incarcérés reste globalement stable, la privation de liberté a pris de l’ampleur ces dernières années avec le basculement de certaines prises en charge du milieu ouvert sur des structures plus ou moins fermées. Le nombre de placements annuels en centres éducatifs fermés montre la place croissante accordée à l’enfermement dans la justice des mineurs, qui n’échappe pas au vent répressif qui souffle sur la justice pénale en général.

Il semble ainsi admis que, pour certains, une incarcération permettra de mettre un coup d’arrêt à une carrière délinquante. Mais, le pédopsychiatre Boris Cyrulnik met en garde : si une coupure peut être utile, la prison est « la pire des réponses » : « elle provoque l’isolement sensoriel, l’arrêt de l’empathie, l’augmentation de l’angoisse, entretient les relations toxiques, l’humiliation. En sortant de prison, on constate que l’enfant n’est plus apte à réguler ses émotions »*.

Pour la juge des enfants Laurence Bellon, « concentrer en un même lieu une population uniquement constituée d’adolescents délinquants pose de très grandes difficultés ». Des difficultés de prise en charge d’abord : proposer un travail éducatif individualisé dans un environnement où le collectif est omniprésent et entravé par des contraintes pénitentiaires s’avère compliqué. Ainsi, les mineurs détenus au Quartier mineurs de Fleury Mérogis n’ont en moyenne que deux à trois heures de cours par semaine et « une majorité reste en cellule une vingtaine d’heures par jour », précise une éducatrice de l’établissement. Si les moyens investis dans les Etablissements pénitentiaires pour mineurs (EPM) créés par la loi de 2002 sont beaucoup plus conséquents, avec une prise en charge pluridisciplinaire, l’accompagnement se heurte tout de même à une logique pénitentiaire et à des contraintes organisationnelles importantes. Surtout, avec des durées de détention majoritairement inférieures à trois mois, l’impact sur la trajectoire des jeunes ne peut être que limité, voire « une utopie », pour le sociologue Philip Milburn. A l’inverse, si l’incarcération se prolonge, « le risque est de voir les enfants prendre les habitudes du milieu carcéral » pointe une éducatrice. Un milieu carcéral est avant tout caractérisé par la violence, où les tensions et rapports de forces sont exacerbés. Un ancien détenu témoigne ainsi d’une ambiance tendue « toujours dans la provocation. Qui va s’imposer, être le plus gros caïd, qui a commis le pire ? » et explique que « l’effet de groupe est affolant ».

Au final, l’incarcération va le plus souvent avoir tendance à accélérer l’ancrage dans la délinquance : elle fragilise les liens familiaux, socialise dans un milieu criminogène, y confère un statut, etc. Selon une étude sur les sortants de prison, le taux de recondamnation dans les cinq ans des mineurs est de l’ordre de 70%, plus élevé encore que chez les majeurs (63%) (Benaouda, Kensey, 2010).

Toutes les citations sont issues de la revue de l’OIP Dedans Dehors n°87 (avril 2015) : « Mineurs détenus : la justice des enfants peine à résister au vent répressif » .

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Les médicaments plus chers pour les malades de moins de 3 ans et de plus de 70 ans

Juillet 2019.

Depuis quelques mois, une nouvelle taxe a été ajoutée à celle qui existait déjà (honoraire de dispensation) lors de l’achat de médicaments. La nouvelle taxe porte clairement son nom, qui explicite sa particularité : « honoraire de dispensation lié à l’âge ».

Elle ne s’applique en effet qu’aux ordonnances délivrées aux personnes de plus de 70 ans et aux enfants de moins de 3 ans. (Elle est actuellement de 0,51 euros et sera en 2020 portée à 1,58 euros)

On notera au passage que l’instauration de cette taxe, qui constitue une discrimination âgiste, n’a été possible que parce que de telles discriminations sont relativement banalisées dans notre culture. En effet, une telle taxe aurait été impensable si elle s’était fondée sur un des autres critères courants de discriminations : « honoraire de dispensation lié au genre » pour taxer davantage les femmes achetant des médicaments ou « honoraire de dispensation lié à l’orientation sexuelle » pour taxer davantage les homosexuel.le.s achetant des médicaments…

L’Observatoire de l’âgisme entend, dans les prochaines semaines et mois, mener différentes actions (juridiques notamment) pour la condamnation et l’annulation de ce dispositif. Nous vous tiendrons au courant.

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Lutte âgiste… contre l’âgisme

La ville de La-Roche-sur-Yon promeut la campagne qu’elle mène actuellement pour, dit-elle, « lutter contre les discriminations liées à l’âge ».

Cette campagne consistant en l’affichage dans les rues de la ville des quatre affiches suivantes :

Quelques remarques.

A commencer par le plus surprenant : prétendre lutter « contre les discriminations liées à l’âge » et ne faire une campagne ne mettant en scène que des « seniors ». C’est donc en réalité les personnes d’un seul âge que cela concerne.

En ce sens, d’ailleurs, lutter contre une discrimination en ne parlant que de certaines de ses victimes, c’est exclure les autres (les jeunes ne seraient donc pas victimes d’âgisme) et les discriminer encore plus.

Passons sur les choix de ne montrer que des biens blancs, des bien propres, des qu’on devine biens tranquille côté économique.

Passons sur le fait de prétendre lutter contre « les discriminations » quand on se contente de quelques affiches qui portent plutôt sur les représentations et les stéréotypes.

Plus grave, en revanche : lutter contre les stéréotypes (négatifs) qui touchent les vieux en les remplaçant par d’autres stéréotypes (censés être positifs, évidemment).

On retrouve là une des constantes de cet anti-âgisme qui fait de l’âgisme sans le savoir, en affirmant que tous les vieux ont des caractéristiques positives, en général d’ailleurs des caractéristiques « de jeunes ».
Autrement dit, pour lutter contre l’âgisme, on renforce ce qui est la caractéristique même de l’âgisme (et du racisme, du sexisme, etc.) : prêter à une catégorie de la population, ici du fait de son âge (de son genre, sa religion, sa couleur de peau, etc.), de semblables caractéristiques.

Alors, redisons-le : non, « les vieux » ne sont pas dynamiques, compétents ou engagés, pas plus que « les jeunes » le seraient, pour la bonne raison que « les vieux », pas plus que « les jeunes » n’existent (autrement qu’en tant que catégorie d’âge).

Le dynamisme, la compétence, l’engagement, sont affaires de personnes, pas d’âge, ou de genre…

Au passage, remarquons aussi le « Certifiée » qui classe cette campagne, comme la plupart de celles censées « valoriser les seniors » (!), dans cette tonalité paternaliste où ce ne sont jamais les seniors eux-mêmes qui parlent ou agissent mais toujours d’autres, très bienveillants évidemment, qui ici « certifient » ou ailleurs « protègent ».

Dans tous les cas, exit l’autonomie : qui consisterait a minima, pour une ville « amie des âges », à donner les moyens à des citoyennes et citoyens de tous âges de se saisir de ce sujet et de construire, eux, des actions sur ces discriminations âgistes.

Pour finir, imaginons.

Imaginons un instant une campagne de com’ du même style avec les autres discriminations.

Sur le même mode, donc consistant à prendre d’abord des idées reçues courantes : là, ce sont les vieux qui ne sont ni dynamiques ni compétents, ici ce seraient donc les femmes qui sont irrationnelles, les écossais radins, les homosexuels efféminés, les gitans voleurs…

Et allons-y de jolies affiches dans les rues de la ville montrant une femme « Certifiée rationnelle », un écossais « Certifié Généreux », un gitan « Certifié honnête », un homosexuel « Certifié viril », etc.

Inimaginable ! Alors que quand il s’agit des vieux, ça passe sans sourciller.

Pour info : la ville de La-Roche-sur-Yon est labellisée « Ville amie des aînés ». Les certifiant sont donc certifiés. Et tout ce petit monde se certifie les uns les autres…

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Discrimination positive sur les transports en Ile-de-France

Quand la discrimination positive (et la caresse dans le sens du poil des plus de 65 ans) est présentée comme une « mesure de justice sociale ».

La région Ile-de-France, par la voix de sa présidente, a annoncé en ce début 2019 le lancement prochain d’une carte Navigo à moitié prix pour tous les Franciliens âgés de plus de 65 ans.

Sans conditions de ressources.

Car il existe actuellement un tarif, dit Améthyste, qui permet les transports gratuits pour les retraités payant moins de 2.028 euros d’impôts par an.

Rendre les transports à moitié prix aux plus de 65 ans, au seul prétexte de leur âge, est évidemment une mesure âgiste (puisque le seul critère retenu pour la mesure est l’âge, et non par exemple le statut de retraité ou les revenus). Que ce soit de la discrimination positive ne change rien au fait que c’est de la discrimination.

Et pour dissimuler la discrimination, le cadeau (aux personnes aisées de plus de 65 ans) et la démagogie de la mesure, cette population-là étant constituée de beaucoup d’électeurs qui votent, la voici décrite par la présidente de la région comme « une mesure de justice sociale ».

Et si vous avez du mal à voir là de la « justice sociale », c’est parce que vous n’avez pas compris l’injustice donc sont victimes les personnes aisées de plus de 65 ans qui « payent plein pot » alors :
– que « des jeunes, des enfants ont droit à des réductions ou à la gratuité des transports » et
– que « les actifs ont 50% de remboursement du Navigo par leur employeur ».

Avec de tels arguments, on ne sait pas si, en plus du cadeau fiscal, une telle mesure témoigne de ce que les plus de 65 ans sont considérés comme des enfants. Mais en revanche il semble qu’une certaine Région se prend un peu pour leur employeur : et on se demande bien quelle sera leur travail ? (en particulier dans l’année qui suivra la mise en place de la mesure, année des élections régionales).

— –

P.S. : on ne sait pas encore si cette mesure de demi-tarif pour tous les plus de 65 ans sera accompagnée d’une suppression de l’actuelle gratuité pour les retraités payant moins de 2028 euros d’impôts par an…

Dans d’autres villes, ce fut le cas. Après avoir traité les vieux aisés comme des vieux semi-pauvres, il fallait bien, « justice sociale » oblige, traiter les vieux pauvres comme des semi-riches.

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Belgique : un projet de loi âgiste

Un tout récent projet de loi prévoit le remboursement des soins psychologiques de première ligne (jusqu’à huit séances) pour toutes les personnes souffrant d’un « trouble mental courant ».

Vraiment toutes ? Non. Le dispositif sera réservé aux personnes âgées de 18 à… 65 ans.

Serait-ce parce que les plus de 65 ans n’ont jamais de troubles mentaux ?

Evidemment, non. Le motif invoqué : l’enveloppe budgétaire était limitée, donc il fallait bien choisir (on ne dit pas « éliminer » en langage administrativo-politique) une catégorie de la population.

Celle-là même à qui l’on reproche de coûter cher… sans même calculer intelligemment : car toutes les études montrent que l’accès à ce type de dispositifs (pour les personnes fragiles ; pour les aidants de personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ; etc.) diminue les prescriptions de psychotropes, retarde l’entrée en institution, et permet l’économie de nombreuses conséquences bien plus onéreuses, humainement et économiquement.

Mais l’intelligence, même gestionnaire, va rarement de pair avec la discrimination.


Le Roi Lear de demain sera-t-il belge ?

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Comment parler des vieux avec un brin d’âgisme : la revue des Notaires offre un cas d’école

Un lecteur nous envoie une page du journal Conseils des notaires, issu d’un numéro dont le dossier porte le titre évocateur « Choisir le bien vieillir ». (Passons sur ces quelques millions de personnes âgées atteintes de maladies qui ont donc sans doute choisi de mal vieillir…)

La page contient une rubrique confiée à une linguiste, Henriette Walter, qui nous dit qu’il y a « deux façons de regarder la vieillesse » et précise pour l’une d’entre elles :

« Devant la perte de tout ce qui faisait le charme et la force de l’âge adulte, on peut, avec un brin d’impertinence, traiter les personnes âgées de séniles, de fossiles, de croulants, de gâteux. Ou encore d’amortis, de viocs, de rangés des voitures, voire de HS (hors service) ou de PPH (passera pas l’hiver). »

Voilà qui interroge.

Sur ces questions d’âgisme, toujours le même constat. Parler des mots qui existent, même des moches, est nécessaire. C’est une part d’ailleurs du travail des linguistes. Mais qualifier l’usage des mots utilisés et ressentis comme des insultes de « brin d’impertinence », là, ça nous questionne.

On pourra toujours dire que c’est une figure de style, qu’impertinence signifie ici clairement « qui manque de respect » et que l’ensemble veut donc dire « qui manque très fortement de respect ». Soit.

Mais, comment expliquer alors qu’on ne trouve jamais dans des articles consacrés aux « deux façons de regarder les femmes », qu’un « brin d’impertinence » conduit à les traiter de greluches, de grognasses, de pouffiasses… ?

Ou dans un article sur les « deux façons de regarder les non-blancs ou les non-catholiques » qu’un « brin d’impertinence » mène à les traiter de youpins, de bamboula, de niakoué ?

Une fois de plus, même constat : dès qu’il s’agit des vieilles personnes, apparaissent des manières de parler – et d’insulter ou de mépriser sans en avoir l’air – qu’on se garde d’employer avec d’autres personnes ou d’autres catégories de la population. Ce qui confirme que l’âgisme est bien malheureusement l’une des formes de discrimination les plus banalisées et tolérées.

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Double stigmatisation en oncogériatrie

Impact de la double stigmatisation en oncogériatrie : état des lieux

Le cancer est un problème de santé majeur dont l’âge constitue un facteur de risque avéré. Paradoxalement, les personnes âgées cancéreuses sont souvent exclues des essais cliniques et sous-traitées comparativement à des patients plus jeunes. De même, leurs besoins psychosociaux demeurent peu connus.

Un élément explicateur de ces constats est la stigmatisation liée à l’âge (c’est-à-dire nos stéréotypes liés à l’âge, et donc l’âgisme), l’âge étant actuellement le principal motif de discrimination. Outre les stigmas liés à l’âge, ces patients sont confrontés aux stigmas liés à la pathologie car le cancer (particulièrement certains types de cancer comme celui du poumon), véhicule toujours beaucoup d’images négatives.

L’interaction entre ces deux types de stigmatisation (notion de double stigmatisation) est actuellement sans réponse. Le but de cet article est de présenter le phénomène de l’âgisme à travers de nombreuses études dans le vieillissement « normal » qui ont démontré son influence péjorative sur la santé mentale et physique de sujets vieillissants et sur l’attitude de leurs interlocuteurs. De plus, nous ferons le point de la littérature sur la manière dont l’âgisme et la stigmatisation liée au cancer se manifestent dans le contexte spécifique de l’oncogériatrie.

Un article de Sarah Schroyen, Stéphane Adam, Guy Jerusalem, Pierre Missotten. Paru dans la revue Gériatrie et Psychologie et Neuropsychiatrie du Vieillissement.

Accéder à l’intégralité de l’article :
http://www.jle.com/fr/revues/gpn/e-docs/impact_de_la_double_stigmatisation_en_oncogeriatrie_etat_des_lieux_301877/article.phtml?tab=texte

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Brexit : les vieux contre les jeunes ?

Dans les jours qui ont suivi le Brexit, on a pu assister à un même constat alarmant de la part de la majorité des journalistes et des commentateurs de l’actualité : pour reprendre le début d’un éditorial du journal suisse Le Temps, subtilement intitulé « Le Brexit et la «dictature des vieux» » : « L’analyse des résultats du Brexit confirme une fracture entre les générations: les baby-boomers ont mis ko les aspirations des jeunes générations.  »

Or les analystes un peu sérieux (voir par exemple : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/les-jeunes-britanniques-ont-ils-vraiment-massivement-vote-contre-le-brexit_4957395_4355770.html) qui se sont penchés sur le vote des électrices et électeurs anglais l’affirment : il est impossible de prétendre que ce vote montre une fracture générationnelle entre « les vieux favorables au Leave‘ et « les jeunes favorables au Remain‘. Nous y reviendrons.

Et pourtant, depuis le journaliste de France Info Jean-Michel Apathie qui annonce que « les vieux ont voté pour le Brexit » jusqu’au Time qui précise que « Les vieux Anglais ont décidé pour les jeunes », en passant par Le Monde qui titre : «  »Vous voulez nous confisquer notre futur » : après le Brexit, l’amertume des jeunes britanniques. », les affirmations ne contenaient aucune nuance ni aucun doute.

Et, comme à chaque fois que « les vieux » sont accusés de « refuser l’avenir », de « freiner le progrès », etc., âgisme et/ou anti-démocratisme s’en sont donné à coeur joie.

Quelques illustrations parmi bien d’autres :

Hélène Bekmezian, journaliste au Monde, tweete : « Le droit de vote c’est comme le permis. Franchement, au bout d’un certain âge, on devrait leur retirer. »

«Le passé a décidé de l’avenir», résume Daniel Cohn-Bendit (qui n’en est pas à sa première sortie âgiste : http://www.agisme.fr/spip.php?article46)

Jean Quatremer, un journaliste français ayant largement relayé cette fausse vision des choses, a mis en valeur des tweets qui concluaient sur l’intérêt de prendre en compte un nouveau critère : celui des « années à vivre avec la décision » qui « devrait jouer dans les pondérations des référendums de ce type » !

Autrement dit, plus votre espérance de vie est faible, plus votre vote devrait perdre de poids. Ce qui rappelle une vieille conviction de Martin Hirsh : « Il faut refaire le suffrage censitaire et donner deux voix aux jeunes quand les vieux en ont qu’une. Il faut donner autant de voix qu’on a d’années d’espérance de vie. » Voir sur : http://www.agisme.fr/spip.php?article62

Certains, comme Alain Minc, ont juste indiqué qu’il fallait ne pas tenir compte de ce referendum et « aider » les Anglais « à ne pas en sortir » ; d’autres, comme Jacques Attali, ont proposé de mettre en place un système avec plusieurs votes successifs à un an d’écart quand le risque est qu’une génération (sous-entendu : la vieille) puisse trop peser dans un referendum !

Qu’observe-t-on, dans cette affaire, en matière d’âgisme ?

Rien de bien nouveau…

Comme d’habitude, « les vieux » « les jeunes », les « nous », les « vous », censés représenter à chaque fois tous les jeunes et tous les vieux, comme si tous étaient politiquement identiques quand leur âge est identique.
Les chiffres indiquaient qu’autour de 60% des 25-34 ans étaient pour le Remain… tandis qu’ils n’étaient que 40% des plus de 65 ans. Les 60% de « plus de 65 ans » pour le Leave permettaient donc d’écrire comme on l’a lu partout que « les vieux » sont pour le Brexit. Typique de l’âgisme : la majorité relative devient une majorité absolue !

Typique aussi de l’âgisme : tous les votes et les votants sont considérés comme égoïstes. Les vieux ne peuvent voter que pour leur(s) intérêt(s) de vieux, les jeunes pour leur(s) intérêt(s) de jeunes. Donc pas pour des dimensions politiques. Juste pour eux et leur âge. Donc les vieux votent pour le passé et les jeunes pour l’avenir.

Témoin assez inédit et effarant de cette vision des choses : les tableaux qui ont circulé calculant l’espérance de vie des électeurs de chaque tranche d’âge… Objectif de ces tableaux : montrer que les vieux (égoïstes) votent pour une situation qu’ils ne vivront pas longtemps… alors que les jeunes, tous pro-européens bien sûr, vont en pâtir durant toute leur vie !

Personne – c’eût été pourtant rigolo – pour remarquer qu’avec de tels raisonnements, on peut penser que lesdits jeunes vont vieillir et qu’en vieillissant ils deviendront progressivement anti-européens et donc de plus en plus heureux du Brexit 🙂

On remarque au passage que dans tous les sondages présentés, les « jeunes » sont divisés en plusieurs catégories, assez précises (les 18-24 ans, les 25-34 ans…) tandis qu’il n’existe qu’une seule catégorie pour « les vieux » : les « plus de 65 ans », grand panier où sont donc mis tous les gens ayant entre 65 ans et 105 ans ! Une telle précision force l’admiration…

L’obsession du « vieil Anglais » comme bouc-émissaire était telle que d’autres sondages ne furent même pas évoqués. Comme ceux qui indiquaient que les ouvriers ont voté à 64% pour le Leave, les cadres à 57% pour le Remain.
Là, nous n’avons pas de tweet ou d’articles affirmant que le vote devrait être pondéré selon le salaire. Nombreux sont ceux qui le pensent (1), mais peu osent le dire. Alors que quand il s’agit d’accuser les vieux, la vindicte est licite et facile.

Enfin, dans leur obsession de la « dictature des vieux », nos âgistes ont oublié de préciser :
– que ces mêmes vieux qu’ils insultent sont dans la majeure partie des pays européens, dont la France, ceux qui votent le moins pour les partis d’extrême-droite, peu pro-européens pourtant…
– que les chiffres les plus impressionnants de ce vote anglais sont ceux de l’abstention : se sont abstenus 64% des 18-24 ans, et 17% des plus de 65 ans.
« Ces jeunes » si brillamment pro-européens aux dires de nos commentateurs le sont donc tellement qu’ils ne se déplacent même pas pour le confirmer dans un bureau de vote…

Les seules vraies et tristes conclusions de cette affaire : que les vieux votent plus que les jeunes ; que ceux-ci, quels que soient leurs opinions, montrent une indifférence ou un dégoût croissant pour la vie politique, pour les gens qui la font comme pour les gens qui la commentent ; et que la majorité des medias sont toujours aussi âgistes.

(1) : Pour une analyse globale des réactions au Brexit, et en particulier de celles témoignant d’un fort mépris de la démocratie de la part de nombreux politiques et journalistes, voir notamment l’article du professeur de science politique Christophe Bouillaud :

« Les Européens votent mal »

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Conséquences de l’âgisme sur les attitudes de soin

Auteur

Stéphane Adam, professeur en psychologie, responsable de l’Unité de Psychologie de la Sénescence, université de Liège.

Résumé

L’âgisme (c’est-à-dire l’ensemble de nos stéréotypes négatifs concernant les personnes âgées) a de nombreuses conséquences négatives tant pour le patient âgé lui-même qu’au sein de la relation entre le patient et le personnel soignant. Nous aborderons dans le cadre de cet article quelques éléments de littérature illustrant les conséquences de l’âgisme sur les attitudes de soins.

Mots-clés: Stéréotypes – Âgisme – Soignants – Attitudes de soin – Personnes âgées

Conséquences de l’âgisme sur les attitudes de soin à l’égard des patients âgés :

Nos actes sont déterminés dans une large mesure par la perception, souvent inconsciente, que nous avons d’une réalité. Ainsi, avant de s’engager concrètement dans une démarche de soin avec un patient âgé, il convient de s’interroger sur nos représentations mentales du vieillissement et l’influence que celles-ci peuvent avoir sur nos attitudes de soin.

Ceci apparaît d’autant plus nécessaire que notre vision du vieillissement est de toute évidence fortement biaisée. En effet, dans nos sociétés contemporaines, cette vision est principalement négative, teintée du phénomène d’âgisme qui regroupe l’ensemble des stéréotypes (essentiellement négatifs) que l’on peut avoir à l’égard de la vieillesse. Son existence est objectivée dans la plupart des enquêtes récentes, comme par exemple l’Eurobaromètre des statistiques de discrimination en Europe, qui soulignent que le motif de discrimination le plus souvent cité en Europe est l’âge (correspondant ici au fait d’avoir plus de « seulement ! » 55 ans). Une analyse récente des textes américains (presse, romans, etc.) de 1810 jusqu’à 2010 montre que cette vision négative du vieillissement est plus forte actuellement que par le passé (Reuben et al., 2015).

Deux éléments expliquent ce phénomène :

1. dans nos sociétés industrielles actuelles, un « vieux » est un inactif et donc une charge économique(« tous ces retraités et si peu de jeunes en emploi pour financer ces retraites ! ») ;

2. on constate une médicalisation progressive du vieillissement avec l’apparition dans les textes de termes comme « dépendance », «grabatisation », « démence », etc.

Il est important de souligner que les professionnels de la santé sont particulièrement vulnérables aux stéréotypes âgistes (plus que dans la population générale !) étant donné qu’ils sont constamment en contact avec des personnes âgées en souffrance : et donc, pour eux, vieillissement est synonyme de maladie, détresse ou dépendance.

Afin d’illustrer ces représentations du vieillissement chez les
soignants, nous avons demandé à 76 infirmiers (-ères) travaillant en
oncologie au CHU de Liège de citer les 5 premiers mots leur venant à l’esprit lorsqu’ils pensent à une personne âgée (Schroyen et al., en révision). Nous avons ensuite demandé à 10 juges d’évaluer la valence de chacun des mots sur une échelle de -5 (extrêmement négatif) à +5 (extrêmement positif). Par ce procédé, nous avons pu créer un nuage de mots (Figure 1) : la taille de chaque mot est déterminée par sa fréquence (plus le mot est fréquemment cité, plus il est grand) et la couleur de chaque mot représente sa valence. Comme nous pouvons le constater, la majorité des mots récoltés sont négatifs.

Il convient d’avoir conscience de cette vision négative du vieillissement, et ce d’autant plus pour les soignants, car cet âgisme peut avoir d’importantes répercussions sur les pratiques de soin. En témoigne entre autres cette expérience où on demande à des étudiants en médecine quelles recommandations ils feraient à une patiente ayant subi une ablation d’un sein. On s’aperçoit qu’à situation clinique équivalente, ils conseillent une reconstruction mammaire dans 95 % des cas si la patiente a moins de 31 ans… mais dans seulement 65 % des cas si elle est âgée de plus de 59 ans ! À noter que jamais l’âge n’est utilisé comme justificatif de leur choix. Donc, comment expliquer un tel résultat autrement que par le phénomène d’âgisme (« un sein en moins à 59 ans, quelle importance ?! ») ?

Nous avons testé directement cette hypothèse dans une étude portant toujours sur les 76 infirmiers (-ières) du service d’oncologie du CHU de Liège (Schroyen et al., en révision). Trois vignettes cliniques concernant des patientes avec cancer du sein ont été proposées à chacun d’entre eux. Les infirmiers devaient évaluer s’ils encourageraient une chimiothérapie et une reconstruction mammaire chez ces trois patientes (réponse sur une échelle likert à 7 niveaux). Les trois vignettes étaient globalement identiques au niveau clinique (taille de la tumeur, biologie, etc.). Seul l’âge des patientes différait : 35, 55 et 75 ans. Nous avons constaté que les soignants étaient significativement moins enclins à encourager une chimiothérapie et une reconstruction mammaire dès l’âge de 55 ans !

Surtout, la vision que les soignants avaient du vieillissement prédisait leur propension à encourager (ou non) le traitement et la reconstruction mammaire : plus le soignant a une vision négative, plus son attitude de soin diffère selon l’âge.

L’impact de l’âgisme peut également être observé au travers d’attitudes dites « bienveillantes ». Cette manière de se comporter se manifeste par exemple par un excès de politesse, le fait de parler plus lentement et/ou plus fort, et d’utiliser des phrases simplifiées quand nous sommes face à une personne présentant tous les traits physiques d’une personne (très) âgée. Ces attitudes partent du présupposé que les personnes âgées ont des problèmes auditifs et un fonctionnement cognitif détérioré. Néanmoins en parlant de la sorte avec une personne âgée, elle parle moins bien que si on s’adressait à elle normalement. Elle vous demandera par exemple de répéter, non pas parce qu’elle n’a pas entendu, mais parce qu’elle se demande si elle a bien compris…

Nos attitudes âgistes (même bienveillantes) peuvent donc diminuer les performances des personnes âgées. Par exemple, une étude récente (Bonsang & Bordone, 2013) portant sur les données de l’enquête SHARE (incluant plus de 50 000 personnes âgées réparties sur une quinzaine de pays) suggère que le nombre d’enfants que nous avons, et surtout le sexe de ceux-ci (selon que vous avez des filles ou des garçons) prédit comment notre mémoire décline en devenant plus âgé.
En fait, plus nous avons de filles, plus nos capacités mnésiques baissent avec l’âge. Ce résultat étonnant s’explique par le fait que plus nous avons de filles, plus nous recevons d’aide de nos enfants (les filles étant plus « maternantes » et bienveillantes). Ces données suggèrent donc que recevoir trop d’aide (ici l’aide informelle de nos enfants) participe à une évolution négative en vieillissant.

Ce résultat est d’ailleurs conforté par une étude plus ancienne (Avorn & Langer, 1982) où on demande aux résidents d’une maison de repos de résoudre un casse-tête (type puzzle). Dans le premier groupe, l’aide est très présente durant l’entraînement (on leur suggère par exemple où mettre les pièces, voire on en pose l’une ou l’autre pour eux). Dans le deuxième groupe, ils sont uniquement encouragés verbalement et dans le dernier groupe aucune aide n’est fournie lors des séances d’entrainement.

Les résultats sont éloquents : (1) la performance s’améliore dans la condition d’encouragement verbal,(2) le niveau de performance reste stable dans le groupe sans entraînement, et (3) dans le groupe où les personnes sont aidées, la performance est moins bonne après entraînement par rapport à avant !

De plus, dans ce dernier groupe, les sujets déclarent trouver la tâche plus difficile et être moins confiant en eux lors de la réalisation de celle-ci (contrairement au groupe qui a été seulement encouragé verbalement). Autrement dit, les bonnes intentions peuvent avoir des effets délétères sur les personnes âgées.

En conclusion, l’ensemble de ces données suggère que l’âgisme est hélas particulièrement présent chez les soignants, ce qui influence leurs attitudes de soin envers les patients plus âgés (voir pour une synthèse plus récente : Schroyen et al., 2015). Ces attitudes (bienveillantes ou non) peuvent avoir un impact direct (et négatif) sur l’évolution de santé des patients.

La sensibilisation des équipes soignantes aux stéréotypes liés à l’âge constitue donc un préalable indispensable à une démarche de soin adéquate (Adam et al., 2013). Tout ceci ne fait donc que donner du crédit à la recommandation 49 du Plan International d’Action sur le Vieillissement (recommandation faite lors de l’Assemblée Mondiale sur le Vieillissement qui avait eu lieu à Vienne en 1982) :

« Les gouvernements et les organisations internationales qui s’occupent du problème du vieillissement devraient mettre en œuvre des programmes visant à informer la population en général du sujet du processus de vieillissement et des personnes âgées. Cette sensibilisation devrait débuter dès l’enfance et être dispensée dans les établissements d’enseignement de tous les niveaux…, ce qui conduirait à une connaissance plus profonde du sujet et aiderait à corriger les attitudes stéréotypées que l’on observe trop souvent à cet égard dans les générations actuelles. »

Il ne reste donc plus qu’à mettre en application cette déjà vieille recommandation… !

Références

1. ADAM S., JOUBERT S., MISSOTTEN P., L’âgisme et le jeunisme : conséquences trop méconnues par les cliniciens et chercheurs ! Revue de Neuropsychologie, Neurosciences Cognitives et Cliniques, 5(1), 4-8, 2013

2. AVORN J., LANGER E., Induced disability in nursing home patients: A controlled trial, Journal of the American Geriatrics Society, 30, 397–400, 1982

3. BONSANG E., BORDONE V., The effect of informal care from children on cognitive functioning of older parent, Netspar Discussion Papers DP 01/2013-008, 2013

4. REUBEN N.R., ALLORE H.G., TRENTALANGE M., MONIN J.K., LEVY B.R., Increasing negativity of age stereotypes across 200 years : Evidence from a database of 400 million words, PLoS ONE 10(2): e0117086.

5. SCHROYEN S., MISSOTTEN P., JERUSALEM G., ADAM S., Ageism and caring attitudes among nurses in oncology, International Psychogeriatrics, in revision

6. SCHROYEN S., ADAM S., JERUSALEM G., MISSOTTEN P., Ageism and its clinical impact in oncogeriatry: state of knowledge and therapeutic leads, Clinical Interventions in Aging, 10, 2015

7. Unité de psychologie de la senescence UPsySen : www.senescence.ulg.ac.be

8. Les publications de Stéphane Adam sur ORBI : http://orbi.ulg.ac.be/ph-search?uid=U178083

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Stéphane Adam est actuellement professeur de psychologie du vieillissement à l’université de Liège (Belgique). Il est également responsable de l’unité de Psychologie de la Sénescence (UPsySen, université de Liège), professeur invité à l’université catholique de Louvain (Belgique) et professeur associé à l’université de Sherbrooke (Canada).

Il a un parcours un peu particulier, qui l’aura fait osciller entre le monde de la recherche et le monde clinique. Ce parcours atypique a fortement influencé sa vision de la recherche, qui doit selon lui rester en constante interaction avec les cliniciens, mais également avec les autres disciplines.

Ses thèmes de recherche sont : les conséquences de l’âgisme et du jeunisme sur les attitudes de soins (entre autres dans le secteur institutionnel), le vieillissement de la personne avec handicap mental, le lien entre l’activité des aînés et leur santé physique et mentale, et le soutien aux aidants souffrant de la maladie d’Alzheimer ou de syndromes apparentés.

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Quand le jeunisme devient âgisme…

L’Observatoire de l’âgisme a lu avec intérêt le récent rapport présenté au ministre de la Ville, intitulé « Reconnaître, valoriser, encourager l’engagement des jeunes ».

Il partage avec les auteur-e-s de ce rapport un grand nombre de constats sur la faiblesse des dispositifs permettant de soutenir toutes les formes d’engagement et d’actions portées par les plus jeunes d’entre nous – très souvent victimes, comme les plus vieux d’entre nous, de formes plus ou moins insidieuses d’exclusion.

Il partage donc évidemment le souhait, plus qu’indispensable, de mettre fin à toutes les formes de discriminations dont les jeunes sont victimes. Dans le domaine politique, parmi les propositions, plusieurs permettraient en effet de mettre fin à des inégalités (par exemple, aligner l’âge pour le droit d’éligibilité au Sénat à 18 ans sur les conditions applicables à l’élection des députés), voire à des dispositifs âgistes (actuellement, par exemple, en cas d’égalité de suffrages, le plus âgé des candidats est élu). Retenons également la judicieuse proposition d’abaisser l’âge d’exercice du droit de vote à 16 ans.

L’Observatoire de l’âgisme s’inquiète en revanche d’un esprit âgiste qui sous-tend l’ensemble du rapport, où les intérêts des jeunes et des vieux sont presque toujours opposés et où le regret, légitime, de la faible présence de jeunes dans certains domaines s’accompagne quasi systématiquement d’une vision négative de la part des plus âgés, comme si le problème était un problème d’âge et non un problème d’absence d’égalité entre les générations.
De cette vision très partiale témoigne par exemple la proposition, en cas d’égalité de suffrage, de ne plus choisir comme aujourd’hui le candidat le plus vieux mais… de choisir le plus jeune. Ce choix n’a pas plus de légitimité que l’autre…

Enfin, l’Observatoire de l’âgisme ne peut que déplorer, et trouver même plus que choquante, la proposition « d’une limite d’âge maximal pour se présenter à un mandat parlementaire ou d’élu local » ( « La mesure consisterait à interdire de candidater pour un mandat électif après 70 ans » ). Faut-il rappeler aux auteur-e-s du rapport que la discrimination fondée sur l’âge ne se justifie pas plus que celle fondée sur le genre, ou la couleur de peau, ou la religion, etc. ?

Voilà donc des auteur-e-s qui trouvent aberrant qu’on ne puisse se présenter au Sénat avant 24 ans mais qui trouveraient absolument normal qu’on ne puisse plus s’y re-présenter après 70 ans… Remplacer une forme d’âgisme par une autre, une inégalité par une autre… ne permettra pas d’avancer bien loin dans le combat pour l’égalité de tous les citoyens, quel que soit leur âge.

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