Agisme et sexisme. Les femmes âgées victimes de violences et de féminicides.

Enfin on en parle (un peu plus) ! L’Observatoire de l’âgisme avait publié, dès sa naissance, il y a 20 ans, marquée par le constat de l’invisibilisation des femmes âgées, et des femmes âgées victimes de violences, des articles sur le sujet. Et alerté – en vain – les organismes de recherche (insee, ined, etc.) sur leur non-prise en compte des femmes âgées dans leurs études.

Cf. cet article de 2008 : Les violences faites aux femmes… de moins de 60 ans.

Et la lettre de 2008 à la Halde, qui ne s’en était pas saisi, pour dénoncer ce phénomène : Lettre à la Halde. Agisme et discriminations.

et cet article de 2024 : Les femmes âgées ne seraient-elles pas victimes de violences ? (dans lequel on trouvera quelques uns des chiffres cités dans l’article du Nouvel obs, et quelques autres)

Aussi nous réjouissons-nous de voir aujourd’hui, en 2026, dans le Nouvel observateur, un article qui reprend et enrichit nos alertes et actions à ce sujet, et nomme aussi cette intersection entre âgisme et sexisme !

Laquelle, soit dit en passant, ne paraît nouvelle que parce qu’elle tombe dans l’indifférence quasi générale depuis qu’elle avait pourtant été plus que pointée par Simone de Beauvoir dans les 800 pages de son ouvrage La Vieillesse, paru en… 1970 !

Voici un aperçu de l’article paru sur le site web du Nouvel Observateur ce 8 mars 2026 :

(où on notera que la seule remarque totalement dépolitisante et cherchant à encore invisibiliser le problème est celle de l’INED !)

« Un mélange d’âgisme et de sexisme » : les femmes de plus de 70 ans, victimes invisibilisées des violences conjugales (Margaux Otter)

Parmi tous les féminicides recensés en 2024, 26 % des femmes victimes avaient plus de 70 ans. Pourtant, les meurtres de ces dernières et les maltraitances qui les ont précédés sont très peu documentés.

Le 25 janvier à Beausoleil (Alpes-Maritimes), une femme de 86 ans est poignardée à mort par son mari de 89 ans dans leur appartement. L’homme se rend ensuite à l’hôpital pour faire soigner des blessures superficielles, avant d’avouer « avoir tué sa femme ». Il s’agit du troisième féminicide de l’année 2026. Six jours plus tard, le corps de Liliane, 70 ans, est découvert à son domicile à Courbevoie (Hauts-de-Seine). Son compagnon de 67 ans, déjà connu pour des violences conjugales, est interpellé et mis en examen pour « meurtre aggravé par la vulnérabilité de la victime ». Le 21 février, le onzième féminicide de l’année est recensé : une femme d’environ 80 ans est abattue avec une arme à feu par son mari, qui tente ensuite de retourner l’arme contre lui, chez elle à Roclincourt (Pas-de-Calais).

Sur les douze meurtres de femmes enregistrés par le collectif Féminicides par compagnons ou par ex à date le 5 mars, trois concernent des femmes de 70 ans et plus. En 2024, ces femmes ont représenté 26 % des 107 féminicides, soit neuf points de plus que l’année précédente, selon les derniers chiffres officiels de l’étude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Le plus souvent, une arme à feu est utilisée par les conjoints à l’origine de ces meurtres – la qualification majoritaire retenue pour ces faits. Autre caractéristique notable : la forte proportion de suicides ou de tentatives de suicide qui s’ensuivent de la part de l’auteur du crime. Pourtant, alors qu’elles représentent une large part des victimes, ces séniores passent complètement sous les radars dans les statistiques de violences conjugales. Elles ne représentent que 4 % des plaintes pour violences et 2 % des 100 000 appels reçus en 2024 par le 39 19 – ligne d’écoute nationale destinée aux femmes victimes de violences.

Plusieurs facteurs de risque

Plusieurs facteurs de risques sont identifiés pour expliquer la forte proportion de femmes agées tuées par leur mari ou conjoint. En premier lieu, une plus grande difficulté, pour celles nées dans la première moitié du XX siècle, à se reconnaître comme victimes. « Elles se sont mariées pour le meilleur ou pour le pire, à une époque où le viol conjugal n’était pas reconnu », souligne Lucile Peytavin, historienne spécialiste des droits des femmes et membre du Laboratoire de l’Egalité. Davantage que pour les plus jeunes, se pose pour ces séniores imprégnées d’une vision du couple où la femme doit obéissance au « chef de famille », la question de la loyauté vis-à-vis de leur époux, qui est potentiellement aussi leur aidant.

« La violence est intériorisée », complète Mine Günbay, directrice générale de Solidarités Femmes, l’organisme administrant le 39 19. D’autant que les violences psychologiques sont la forme la plus courante des violences à leurs égards. « Elles sont plus difficiles à accepter pour les victimes, car plus insidieuses. » La mairie de Paris a été à l’initiative d’un instrument d’autoévaluation, calqué sur le violentomètre (dédié aux violences faites aux femmes), largement diffusé auprès des personnes âgées. Il leur permet de situer leur situation du vert au rouge vif en la graduant entre bienveillance de l’entourage, sa négligence ou la maltraitance. La dépendance économique accrue des plus âgées vis-à-vis de leur conjoint – les pensions de retraite des femmes sont inférieures de 38 % à celles des hommes, selon la Drees – et parfois leur isolement les rendent plus vulnérables face aux violences conjugales. La peur de vivre seule ou d’être placée dans une institution spécialisée type Ehpad est également un frein non négligeable à la dénonciation des violences endurées, souvent de longue date.

Des violences subies dans le silence

Les chiffres sur les féminicides soulèvent la question de l’« angle mort » des violences subies par les femmes âgées et de leur « invisibilisation ». Celle-ci interroge, plus largement, nos représentations : elles ne correspondent pas au stéréotype de la victime de violences conjugales. Et leurs conjoints au stéréotype de l’homme violent. « Notre société associe la douceur et la faiblesse à la vieillesse. On a du mal à accepter d’y associer des actes violents, de l’emprise », analyse Lucile Peytavin. On imagine Monsieur et Madame assis dans leur fauteuil en train de regarder la télévision, mais pas des sentiments, une sexualité ou de la violence. Les victimes souffrent alors d’une « forme d’invisibilité intersectionnelle », liée à « un mélange d’âgisme et de sexisme ». La question des violences sexuelles, elle, reste « un tabou total », les relations sexuelles des personnes âgées étant elles-mêmes des impensés. Cette invisibilisation s’illustre dans la recherche sur les violences de genre. Dans les deux grandes enquêtes de victimation de référence, l’Enquête nationale sur les Violences envers les Femmes en France (Enveff) et l’enquête Violences et Rapports de Genre (Virage), réalisées par l’Institut national d’Etudes démographiques (Ined), le panel de femmes interrogées s’arrête à 59 ans pour la première, et à 69 ans pour la seconde – une question de « méthodologie » et de « manque de moyens », explique Magali Mazuy, géographe à l’Ined.

Ces séniores demandent rarement de l’aide. Au 39 19, elles sont seulement trois à avoir sollicité un hébergement d’urgence en 2024, sur 1 141 appels de femmes de plus de 70 ans, indique Mine Günbay. Et lorsqu’elles font ce premier pas, elles ne bénéficient pas de prises en charge adaptées, faute de dispositifs spécifiques existants. « Aujourd’hui, la seule solution est le placement en établissement spécialisé », indique Lucie Richard-Bergereau, chargée de projet seniores au Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF) de Paris. Ce dernier a lancé en 2024 un programme spécifique dédié aux femmes de plus de 60 ans. « Il y a un enjeu à mieux former les publics en charge des personnes âgées sur cette notion de vigilance face à la dégradation récente de l’état de santé d’une personne âgée et sur son isolement social, financier, familial »,considère-t-elle. Lucile Peytavin, elle, travaille dans le cadre du projet européen Marvow 2.0, à l’élaboration d’un outil de détection des violences envers les femmes de 60 ans et plus, destiné aux professionnels au contact de ce public. Le sujet mérite qu’on s’y intéresse : selon les projections de l’Institut national de la Statistique et des Etudes économiques (Insee), à l’horizon 2040, un habitant sur quatre en France aura 65 ans ou plus.


Lire l’article sur le site du Nouvel observateur.

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